2010 - William Styron, Le choix de Sophie

choix_Sophie

Emprunté à la bibliothèque, lu aussitôt.

Ces dernières années, j’ai été moins rigoureuse dans la tenue du cahier des lectures. Bien que je me souvienne parfaitement avoir lu Le choix de Sophie, je ne la trouve pas notée. Je situerais cette lecture, aidée par le souvenir du lieu où je la fis, vers 2010, au plus tard été 2011. Cette lecture est irrémédiablement liée dans ma mémoire à une émission de Répliques pour laquelle Alain Finkielkraut avait invité une universitaire, Frédérique Leichter-Flack, auteur du Laboratoire des cas de conscience (la laboratoire en question étant la littérature, pas lu), émission diffusée en 2012, et qui aborda il me semble le roman de Styron. Je vis le film adapté du roman peu après, que j’aimai mais qui, pour une fois, n’éclipsa pas le roman.

Pourtant, c’est par l’affiche de ce film qui sortit en 1982 (mais que je vis peut-être plus tard) que je connus l’existence du roman, affiche d’ailleurs en couverture de l’édition de poche qui illustre ce billet. Certains titres nous sont familiers bien longtemps avant que nous ne lisions les œuvres. En regardant cette affiche, j'étais loin d'imaginer ce que racontait Le choix de Sophie. Elle ne me donnait pas envie d'aller le voir, mais ancra dans mon esprit le titre du roman de William Styron. J'apercevais de temps en temps la photographie de l’écrivain dans les journaux et apprenais qu'il était ou avait été, puis témoigné sur son état dépressif. Je n'en savais pas plus sur lui, ni du roman quand je l'empruntai à la bibliothèque je ne sais non plus pour quelle raison. 

J'aimai que l'histoire se passât à New York. Je ne suis jamais allée dans ce lieu névralgique de notre imaginaire collectif, que je me représente davantage grâce au cinéma qu'à la littérature. Spontanément, je ne peux citer que les romans de Truman Capote (Petit-déjeuner chez Tiffany), Fitzgerald (Gatsby le magnifique) et un livre pour enfants (quatre enfants new-yorkais en vadrouille dans la ville)* dont l’action se passe à New York ; j'exclus de cette liste le Voyage au bout de la nuit, dont la description est fantasmagorique. L’action du Choix de Sophie a lieu dans le faubourg modeste de Williamsburg : c’est là que le narrateur, apprenti écrivain venu du Sud, échoue l’été 1947 faute d’argent pour rester à Manhattan. Il trouve une chambre dans une pension, lieu littéraire que j’affectionne (je pense au Cercle de famille d’André Maurois et au Père Goriot de Balzac) où les solitudes provinciales se posent à leur arrivée dans la capitale et constituent, les unes pour les autres, une porte d’entrée vers ce nouveau monde. Toute une partie du Choix de Sophie est le roman d’éducation du narrateur, dont les velléités notamment d’aventures érotiques confèrent une légèreté comique à une œuvre qui est, par ailleurs, un grand roman sur la culpabilité.

Dans la pension, le narrateur fait la connaissance d’un couple, Sophie et Nathan, dont les violentes disputes et les amours tout aussi bruyantes rythment la vie quotidienne des pensionnaires. Le narrateur se laisse vite aspirer dans le tourbillon du couple, amoureux de Sophie, séduit par Nathan, et va connaître peu à peu le passé de Sophie qui est  raconté dans de longs chapitres. Les trois êtres sont unis par un profond sentiment de culpabilité lié à l’histoire de leur pays, ou de leur communauté d’origine. Le narrateur doit au passé esclavagiste de sa famille sudiste les quelques moyens dont il dispose pour tenter de devenir écrivain. Nathan, américain juif, est psychiquement malade de vivre alors que ses congénères européens ont été exterminés. Il reporte sa culpabilité sur Sophie, immigrée polonaise, qu’il insulte, traite d'antisémite et accuse de complicité avec les meurtres de masse accomplis, ce qu’elle supporte tant ces paroles consonent avec sa culpabilité. Nous apprenons la faute qui la tourmente : arrêtée avec ses deux enfants, Sophie a été déportée au camp d’Auschwitz ; sur la rampe de sélection, un médecin nazi lui a donné le choix de sauver un de ses enfants de la mort immédiate. Elle a fini par accepter ce choix, en sacrifiant sa fille.

Avant d’écouter Répliques et de lire quelques articles critiques sur le roman, je ne savais pas que Le choix de Sophie était devenu paradigmatique du dilemme ou du choix impossible. Cependant, je n’ai lu aucune critique reliant cette scène au parcours antérieur de Sophie et au choix constant  à mon sens le vrai choix du titre  qui a été le sien avant la guerre et pendant l’occupation : séparer son destin de l'histoire collective, et assurer, pour ses proches et elle, un bonheur privé. Pendant sa jeunesse, Sophie est liée à des personnes engagées : son père est un idéologue antisémite pro-nazi, son mari à l’inverse entre en résistance dès le début de la guerre. Si elle se retrouve dans un réseau de résistance comme elle travaillait, avant, pour son père, c'est par amour et non par conviction. Les deux hommes sont tués, le réseau, démantelé. Sophie se concentre sur la survie de ses enfants mais elle se fait arrêter pour possession d’un jambon. Prête à toute mesquinerie pour se sauver elle et sa progéniture, elle se vante devant les Allemands de son père collaborateur, puis face au médecin elle se proclame catholique et non juive : c’est ainsi qu’elle attire son attention et le malheur sur elle. Elle invoque à chaque fois pour elle une exception, sans comprendre qu’il n’est plus question de se faufiler entre les malheurs des autres. En tant qu’être humain, elle est impliquée. C’est le refus de prendre parti qui la mène à l’impasse du choix innommable que lui propose le nazi.

Sophie tarde à le comprendre – si elle le comprend jamais. Séparée de son fils envoyé dans le camp des enfants, travaillant comme dactylo dans la maison du commandant d'Auschwitz Rudolf Hoess, retour d'une terrible ironie à ses débuts quand elle tapait les manuscrits de son père, elle tente encore de sauver l’enfant qui lui reste en séduisant Hoess. Mais elle échoue et n’aura plus jamais de nouvelles de son fils.  

Les pages sur la vie de Sophie dans la maison de Rudolf Hoess m’évoquèrent le roman de Robert Merle La mort est mon métier, lu en 2007, autobiographie imaginaire mais documentée du même homme : comme Robert Merle, William Styron dut consulter les souvenirs que Hoess avait écrits en prison, car je reconnus le personnage.

Je vis le film qui se concentre sur l’histoire de Sophie jouée par Meryl Streep. Sophie est totalement incarnée par l’actrice qui la porte de la Pologne à l’Amérique sur plus de dix ans, dans différentes langues et différentes silhouettes. Elle évite le mélodrame dans les scènes très risquées, est constamment juste dans l’expression des sentiments. Meryl Streep est sublime.

* Le club du samedi d'Elizabeth Enright

Commentaires

1. Le vendredi 24 juillet 2015, 12:24 par saintchaffre

Quelle belle observation : certains livres existent pour nous indépendamment de leur lecture. Cette dernière n’étant finalement qu’une étape, certes importante, de leur vie commune avec nous. Si leur existence après la lecture, leur « persistance » semblent évidente, ce n’est pas le cas pour cette vie hypothétique avant la lecture. Pourtant, à y réfléchir ils sont déjà là, en nous et parfois depuis longtemps. On pourrait inscrire, mailler, cette réflexion dans celle que Pierre Bayard nous donne dans Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (et que par ailleurs, j’ai parfaitement oublié : l’ai-je lu ?).

2. Le vendredi 24 juillet 2015, 14:33 par poupi

Très bonne analyse du roman.
Le rapprochement avec le livre de Robert Merle est bienvenu.
J'ai également vu le film et ensuite lu le livre environ 2 ans après.
Le personnage de Sophie est si magnifiquement interprété par l'actrice Meryl Streep que c'est son interprétation même qui vous donne envie de lire ensuite le livre. Et tout au long de la lecture, il est impossible de s'affranchir de l'image de l'actrice.

3. Le samedi 25 juillet 2015, 15:57 par Ph. B.

Comme poupi, c'est l'interprétation bouleversante de Meryl Streep qui m'a donné envie de lire le roman... et je n'ai pas pu imaginer Sophie autrement que sous ses traits... et avec son accent polonais... j'ai aimé dans le roman la manière dont Styron relie l'histoire américaine... le passé... pas tant passé... esclavagiste... à la tragédie européenne... démarche salutaire à l'opposé de la schizophrénie de Nathan déchiré entre la vie américaine facile et ses origines juives qui l'attachent au destin de l'Europe dévastée...

4. Le dimanche 26 juillet 2015, 12:47 par Véronique Hallereau

@saintchaffre : et leur existence d'avant lecture est parfois fort différente de ce qu'ils seront ensuite ! De l'affiche du film, j'avais imaginé une histoire d'amour impossible. Je ne m'attendais pas du tout à ce qu'une grande partie du roman se passe en Pologne pendant la guerre.

5. Le dimanche 26 juillet 2015, 12:50 par Véronique Hallereau

@poupi : merci ! C'est pour cette raison que je préfère généralement lire le roman avant de voir le film, car le réalisme du cinéma s'impose avec une force étonnante à notre lecture, ceci d'autant plus quand l'interprétation des acteurs est magnifique...

Il va falloir que j'écrive un billet sur ma lecture de Robert Merle qui vient de faire deux apparitions remarquées sur Le maillage des lectures.

6. Le dimanche 26 juillet 2015, 12:59 par Véronique Hallereau

@ Ph B : en y réfléchissant, je me demande si ce n'est pas le fait d'avoir vu Sur la route de Madison avec Meryl Streep et d'avoir tellement aimé l'actrice dans ce film que j'ai voulu en voir un autre avec elle, me suis souvenue du Choix de Sophie et ai eu le réflexe bienheureux de temporiser pour pouvoir lire d'abord le roman de Styron. Ce n'est qu'une hypothèse.

J'ai aimé également ce rapprochement avec l'histoire américaine qui est amené délicatement, via les sentiments éprouvés par le narrateur.

7. Le lundi 27 juillet 2015, 10:05 par Ernesto PALSACAPA

Oh oui ! Un texte sur Robert Merle !

8. Le lundi 27 juillet 2015, 17:51 par Véronique Hallereau

Promis !

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