2005 - Vladimir Nabokov, Lolita

LolitaAcheté, lu aussitôt.

Il est aussi difficile de lire un bon livre que de l'écrire, a dit Goethe*. Il me fallut ainsi plusieurs lectures et un film pour bien lire le célèbre roman de Nabokov, Lolita. 

J'étais persuadée d'avoir lu le roman en français deux fois puis une fois en anglais. Si j'en crois le cahier des lectures, ma première lecture en français date de 1997, et celle en anglais de 2005 ; mais je n'ai aucune trace d'une deuxième lecture en français. Oubli ou erreur de la mémoire ? Impossible de trancher. 

Ma lecture de l'œuvre de Nabokov se fit en deux temps. Je lus d'abord, en 1991 et sous l'influence de ma sœur, Roi, dame, valet et La méprise, deux romans de sa période russe assez mineurs. Je marquai que je les avais bien aimés (trois + chacun selon mon système de notation) mais ils furent vite oubliés. Cette période se clôt six ans plus tard avec la première lecture de Lolita, dont je ne peux dire si elle suivit ou précéda la vision du film qu'en tourna Stanley Kubrick. J'appréciai ce roman mais me dis aujourd'hui que j'en fis une lecture superficielle, m'arrêtant à l'histoire.

Si pour ce billet sur Lolita, j'ai choisi la date de 2005 et la couverture de l'édition anglaise dans laquelle je le lus, c'est que cette seconde lecture fut plus consciente que la première et constitue une part essentielle de mon souvenir. Il est vrai qu'elle bénéficia de la lecture préalable, la même année, de Nabokov et sa Lolita de Nina Berbérova et qu'elle en suivit toute une série d'autres, deuxième temps de ma découverte de l'œuvre de Nabokov, faites entre 2001 et 2003 et liées entre autres à l'écriture de mon livre sur Soljénitsyne, les deux écrivains entretenant un dialogue difficile. Je lus ainsi Partis pris (entretiens), Littératures 2 (ses cours sur les écrivains russes classiques), Le don, Pnine, Feu pâle, son roman le plus virtuose, La vraie vie de Sebastian Knight, sa biographie en deux tomes par Brian Boyd (avec analyse de ses œuvres), son autobiographie Autres rivages et enfin Ada ou l'ardeur. Dans mon souvenir, mon hypothétique relecture de Lolita en français avait eu lieu pendant ces années-là....

C'est sans doute à cause de l'analyse que Brian Boyd fait de ses romans et le fait qu'il attire l'attention sur les jeux de mots et les clins d'œil entre les langues que maîtrisait l'écrivain - le russe, le français et l'anglais - et dont il parsemait ses romans, que je choisis de relire Lolita en anglais. Lire dans une langue étrangère suppose une lecture plus lente que dans sa langue natale ; les difficultés de vocabulaire ou de syntaxe rencontrées engendrent un rythme heurté qui aiguise le sens de l'observation. La lecture se fait donc plus analytique, plus fine dans les détails ; elle remarque des choix de mots, des caractéristiques du style qu'une lecture plus rapide aurait laissé échapper, s'attachant davantage au sens global. Comme je connaissais déjà l'histoire, je m'en détachai davantage et me concentrai sur le fond : car l'histoire est la forme et non le fond. (L'écrivain Philippe Annocque en parle succinctement mais très bien dans ce billet au titre provocateur.) 

Mais ce qui orienta le plus cette seconde lecture et m'aida à mieux comprendre le roman fut le film de Stanley Kubrick que je revis plusieurs fois à la même période, en ayant acheté le DVD. Bien que Nabokov en eût écrit le scénario, Kubrick fut bien le maître de son film, et il dévoila ce que l'écrivain avait caché derrière le voile brillant des mots du narrateur, Humbert Humbert. Ce dernier est un intellectuel, un homme cultivé, bien éduqué, qui maîtrise l'art de la rhétorique et le met à son service, dans un plaidoyer pro domo qu'il écrit en prison en attente d'un jugement pour meurtre. Il tente surtout de justifier la passion qu'il a éprouvée pour Lolita, une jeune fille de onze ans dont il a fait son objet sexuel, en se décrivant victime des avances d'une "nymphette" qui loin d'être innocente, le provoquait ; il incrimine aussi la fatalité, à l'œuvre en la personne de la mère de Lolita : par sa demande en mariage, elle introduit Humbert dans la place ; par sa mort accidentelle, Lolita tombe légalement entre ses mains. 

La différence de traitement du personnage de la mère dans le film et dans le roman permet de mieux comprendre ce dernier et l'art de Nabokov. Vue par Humbert, la barque est chargée : elle est niaise, elle est ridicule, elle est vulgaire - et s'il est attiré par la vulgarité de la fille, celle de la mère le révulse. Kubrick est fidèle à ce portrait et la scène de leur première rencontre la crible d'ironie. Nous rions avec Humbert. Le parallèle s'arrête là cependant : de par l'objectivation propre à la caméra, Humbert et la mère existent à égalité, et dans certaines situations l'ironie de Kubrick s'exerce aussi bien sur lui que sur elle. Sa fin tragique nous incline à la pitié : nous nous sommes bien moqués d'elle pendant toute la première partie du film, mais après tout, elle était une veuve qui après des années de solitude consacrées à élever sa fille, n'avait eu que le tort de tomber amoureuse mal à propos... Dans le roman, au contraire, Humbert use de son pouvoir quasi absolu de narrateur pour portraiturer la mère en quelques phrases et l'expédier bientôt dans le néant. En tant que personnage, la mère n'existe tout simplement pas : elle est réduite à un rôle d'instrument du destin. Manipulateur par qui il est facile de se laisser captiver et convaincre que la mère était négligeable, Humbert parvient presque à dissimuler qu'une passion coupable gouverne ses actes d'homme civilisé. Là encore, le film le dénude en le dépossédant de son pouvoir absolu sur les mots : sa passion tyrannique éclate au grand jour. 

Lors de ma première lecture, je fus séduite par Humbert et prête à lui trouver des circonstances atténuantes. Sa passion était fatale, elle ne pouvait pas ne pas être vécue, et il la subissait lui aussi. Son plaidoyer était d'autant plus efficace que Nabokov lui laisse en grande partie champ libre et que seuls de rares et brefs passages avertissent le lecteur qu'il ne faut pas s'en laisser conter : la victime est bien Lolita. Il a fallu que je sois prévenue par d'autres lectures, notamment celle de Feu pâle où le narrateur est tout de suite désigné comme un fou manipulateur, et par le film, pour que je me déprenne totalement de l'illusion. Relire le roman en anglais m'aida aussi, avec la lecture plus lente et plus attentive qu'il demandait, à remarquer ces signaux. En français, Nabokov s'était révélé trop subtil pour moi. S'il enjoint le lecteur à se méfier de l'intelligence, il y déploie une  suprême intelligence !

Comme je vivais à Moscou à l'époque de ma relecture, j'achetai Lolita dans sa version russe qui avait été entièrement réécrite par Nabokov. La lecture promettait d'en être passionnante. Las, je tardai à la faire, et depuis mon retour il y a maintenant huit ans de Russie, je perds peu à peu l'aptitude à lire en russe. Je crains d'avoir raté le moment, d'autant plus que Nabokov n'est pas un écrivain facile, et que le livre se contente d'orner ma bibliothèque.

* Citation trouvée dans l'essai d'André Tarkovski, Le temps scellé, lu en 2015.

Commentaires

1. Le jeudi 24 septembre 2015, 17:09 par Ph. B.

Nabokov enjoint le lecteur à se méfier de l'intelligence... ? paradoxalement je l'ai toujours trouvé trop intelligent...brillant... virtuose oui à mon goût... je n'ai lu que 2 ou 3 romans de lui... dont Ada ou l'ardeur souvent considéré comme son chef d'œuvre.... je reconnais son génie mais il me laisse froid... manque d'émotion...!
Pour Lolita, j'ai préféré le film au roman... James Mason est émouvant dans la dernière scène...

2. Le vendredi 25 septembre 2015, 20:55 par Véronique Hallereau

Je comprends qu'il puisse paraître froid, dans ses romans l'émotion est enfouie et n'affleure que par brefs instants. C'est que, pour Nabokov, l'histoire est écrite par le vainqueur et donc souvent le bourreau. Du coup, je trouve qu'on se souvient assez peu de ses romans.

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