1992 - Oscar Wilde, Le fantôme de Canterville

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Acheté, lu aussitôt.

Ecrire un billet du Maillage des lectures, c'est appeler les souvenirs. Mais ceux-ci remontent par vagues, indépendamment de sa volonté. Ils ne répondent pas tous présents au moment où on les appelle, et c'est parfois plusieurs mois après voir tendu l'oreille, alors qu'on vaque ou pense à toute autre chose, qu'enfin on entend leur écho. Exemple avec deux billets récents, puis en sens inverse avec Le Fantôme de Canterville, ou comment une pensée et une émission télévisée distantes l'une de l'autre de quinze jours m'ont évoqué cette lointaine lecture d'Oscar Wilde.

Au printemps dernier, plus de six mois après avoir écrit sur ma lecture de L’air et les songes de Gaston Bachelard, je me suis souvenue d'un passage sur le plaisir éprouvé à marcher contre le vent : je marchais sur une plage bretonne, et l’effort que je devais fournir pour contrer les rafales de la brise marine me mettait comme toujours en joie. C’est que tu aimes le travail inutile, l’effort superflu, le courage qui brave une adversité de rien, jugea une voix intérieure qui citait approximativement le philosophe. La sévérité du jugement, et sa justesse, furent peut-être la cause de l’absence de ce souvenir-là au moment de l’écriture du billet, mais il avait suffi que je me retrouve dans la situation décrite par Bachelard pour qu'il revienne harceler ma conscience ! De même, au moment d’écrire sur mes lectures de Fantômette, je ne me rappelai pas que mon premier essai d’autobiographie, vite épuisé vu l’âge que j’avais, le fut par imitation du personnage de Ficelle qui, dans un des livres de la série, décide d’écrire ses souvenirs. C'est bien plus tard qu'un jour de rangement je tombai sur le carnet où j’avais commencé cet essai et m'en rappelai les circonstances.

Récemment, lors d’une activité routinière, je pensai à l’un de mes neveux au tempérament de comédien. Alors qu’il avait trois ans, il avait surgi au milieu du salon et d’une réunion de famille pour soudainement montrer ses fesses. Aux exclamations amusées de la famille il laissait éclater sa joie, tout rouge et hilare : il avait réussi à transformer la famille en public. Le risque pris d’être réprimandé avait été payant. Puis je pensai à une autre personne qui avait tenu – d’autre façon – un public en alerte de nombreuses années mais celui-ci, lassé par un rôle qui ne tenait pas ses promesses, avait fini par se défaire. Son incapacité à abandonner ce rôle, la solitude et l’incompréhension qui en résultaient, me bouleversèrent. C'est alors que je pensai au fantôme de Canterville, dont je compris la détresse !

Etrange rapprochement tout de même, que dut favoriser le fait d'avoir vu à la télévision, une quinzaine de jours plus tôt, une émission sur l’Ecosse et son commerce touristique des fantômes, en ramenant à la surface ma lointaine lecture de la nouvelle d’Oscar Wilde. 

Je m'en souviens assez bien. Le château de Canterville a de nouveaux habitants, une famille américaine. Le fantôme du château souhaite naturellement les accueillir avec les honneurs et leur joue un de ses fameux tours qui terrifièrent les châtelains pendant des siècles et entretinrent leur sens du mystère. Las, la famille américaine, parangon de l’esprit moderne, refuse d’entrer dans le jeu et d’avoir peur. Le fantôme a beau renouveler ses efforts et, nuit après nuit, revêtir ses plus effrayants atours, rejouer ses rôles les plus poignants, ressortir ses panoplies les plus spectaculaires, c'est en vain, la famille ne se laisse pas transformer en public. On se moque de lui, on lui tend des pièges, on utilise des produits anti-fantômes ; signe de la barbarie congénitale de la famille, même les enfants sont insensibles au jeu de l'acteur. Le fantôme, sans public, incompris, en devient dépressif ; il perd sa raison d’être, n'est plus que le fantôme de lui-même. 

La nouvelle est pleine d’esprit, très amusante. Sans l'illusion théâtrale, sans l'art, plus de communion possible entre l'acteur et le public, donc entre les hommes ; plus de reconnaissance des forces qui nous dépassent, plus de réponse commune à celles-ci. L’illusion détruite, la réalité est réduite à ce que nous pouvons voir : elle tombe dans la platitude et l'insignifiance. Pour l'écrivain, le mode de vie américain qu’il caricature si plaisamment dans la nouvelle excellait à cette reductio ad mediocritatem ; c’est nous maintenant qu’il prend sur le fait, aussi enclins à tout considérer comme un problème auquel la société peut apporter une solution qu’il suffira d’acheter (le fantôme comme parasite à détruire, aller au rayon des insecticides).

J’ai lu plusieurs œuvres d’Oscar Wilde, et pour commencer Le portrait de Dorian Gray en 1987. Désireuse d’écrire un billet sur ce roman que j’avais aimé, je fus désolée de constater qu’il m’en restait finalement très peu de choses. Le fantôme de Canterville, œuvre plus mineure, me marqua bien davantage, même s’il fallut que je fasse l’analogie avec une personne de la vie réelle pour que le fantôme recueille mon empathie. Et il est possible que ce dernier m’aida en échange à comprendre un aspect de cette personne, qui m’avait échappé jusqu’alors.

Commentaires

1. Le lundi 12 octobre 2015, 10:30 par Ernesto PALSACAPA

Je ne connais pas ce Fantôme de Canterville, mais je vais lire ça car ça a l'air amusant. Cela me fait penser à un autre célèbre texte de Wilde, la pièce "De l'importance d'être Constant". Autant que je me souvienne, ça ne parle pas tout à fait de la même chose, mais il s'agit quand même de l'historie très drôle de quelqu’un qui joue un personnage public différent en fonction des gens auxquels il s'adresse et qui se fait démasquer.

2. Le mardi 13 octobre 2015, 10:13 par Véronique Hallereau

Le dandy qu'était Oscar Wilde était très sensible à la présentation de soi et au rôle que nous jouons sur la scène sociale. Je me souviens d'avoir lu la pièce que tu cites mais rien de plus ne me vient. A voir au théâtre !

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