1996 - Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques

Mythologies politiquesAcheté, lu aussitôt.

Je connaissais l'historien Raoul Girardet pour avoir lu, deux ans plus tôt en 1994, son Idée coloniale en France de 1870 à 1962, lecture faite me semble-t-il dans le cadre de mes études d'histoire, bien que je ne suivisse pas de cours sur la colonisation.

Je me souviens d'une lecture intéressante ; c'est le seul souvenir. Comme l'écrasante majorité des lectures studieuses, plus ou moins forcées, elle glissa sur moi comme l'eau sur une plume de canard, tant je doutais que rien de grand pût surgir d'institutions aussi normalisées que l'Ecole ou l'Université. Un refus d'implication, qui pour protéger mon indépendance, me fit sans doute rater de belles rencontres ; j'oubliais les lectures fructueuses faites sous la direction du professeur de français en classe de première ! 

Si le premier livre lu de Girardet ne laissa aucune trace visible, il n'en fut pas de même du suivant, Mythes et mythologies politiques, que je lus de mon propre chef. Je ne sais comment j'appris son existence : peut-être par la revue L'Histoire que je lisais alors régulièrement ; ou bien le vis-je en librairie, où j'aime regarder les étals. Le titre tout de suite m'attira par ce que s'y nouait un lien entre politique et imaginaire. Dans la préface, Girardet expose le fondement théorique de sa démarche : avant de penser la meilleure organisation possible de la société, les hommes l'imaginent, puisant dans les rêves et les peurs qui leur sont communs ; ce vivier imaginaire forme des représentations collectives, des mythes politiques. La politique est tissée d'autant de croyances que de raisons. L'historien s'appuie sur les travaux de Carl Gustav Jung sur l'imaginaire des foules et surtout sur ceux de Gaston Bachelard sur l'imagination de la matière. Le Bachelard épistémologue m'était un peu connu grâce au cours de philosophie en classe terminale, mais c'est par Girardet que je découvris la partie littéraire de son œuvre : je commencerais à la lire peu après

En s'inspirant de la méthode bachelardienne et de ses résultats, Girardet analyse les images présentes dans des textes politiques – discours, manifestes... – pour faire apparaître leur trame imaginaire. Il retrouve ainsi, dans mon souvenir, quatre grands mythes, qu'il distingue pour l'analyse mais qui peuvent se combiner : la nostalgie d'un âge d'or, le rêve d'unité, l'attente de l'homme providentiel et le mythe du complot général.  Chacun des mythes agite en moi une tige plus ou moins fine, qui tinte différemment. Les tintements les plus faibles sont ceux provoqués par ceux de l'âge d'or et du complot : l'étude de l'histoire démontre vite qu'aucune époque ne fut idyllique et que, si des complots existent, aucun événement n'a d'explication unique, encore moins l'histoire du monde. (Ou alors nous parlons de Dieu. Dieu est-Il le Comploteur ? Mais on ne complote pas seul.) Le rêve d'unité, je dirais d'harmonie sociale, est plus sonore, mais là encore, la raison n'a pas besoin de hausser le ton pour s'imposer : l'histoire montre que le conflit est inhérent à la société humaine et que vouloir l'expulser, voire le nier, pour constituer une unité factice, est une des utopies que voulurent réaliser les totalitarismes du XXème siècle, au prix de très grandes violences. 

L'attente de l'homme providentiel, en revanche, résonne puissamment en moi et la raison doit se faire patiente avant d'intervenir. J'ai évoqué, dans les billets sur Fantômette et sur les Essais de George Orwell, le goût profond que j'ai pour la figure du héros masqué, qu'il soit fictif (Zorro, Fantômette) ou réel (Soljénitsyne dans sa période clandestine). Il est aisé de voir comment le héros masqué peut se glisser dans la figure politique de l'homme providentiel : Soljénitsyne sera d'ailleurs un parfait véhicule, à partir du moment où il a jeté le masque en publiant L'archipel du Goulag et Ne pas vivre dans le mensonge. L'action de Soljénitsyne fut providentielle en ce double sens qu'il s'est senti investi d'une mission, celle de dire la vérité, et que par cette action courageuse, il a contribué à la chute d'un régime oppressif. L'individu sauveur du groupe est la formule politique et religieuse qui m'enflamme. L'histoire nous en donne quelques exemples : Jeanne d'Arc, De Gaulle... 

Pétain fut aussi pendant un temps considéré comme sauveur de la France. Le salut en politique est temporaire, il peut être un leurre : il est des individus qui perdent le groupe. Aussi la raison prend-elle enfin la parole pour argumenter en faveur des institutions qui garantissent la pérennité du groupe et ceci, sans drame. Le grand apport de la lecture de Mythes et mythologies politiques fut ainsi de reconnaître la part d'imaginaire et de croyance dans les opinions politiques, et de prendre du recul vis-à-vis des miennes. Ce qui n'empêche pas la flammèche de l'attente de brûler encore.

Commentaires

1. Le mercredi 24 septembre 2014, 20:21 par mesdraps

Dieu complote avec Satan. D'où le bordel.

2. Le jeudi 25 septembre 2014, 18:33 par Ph. B.

Un livre que devraient manifestement lire les hommes politiques si incapables de parler à notre imaginaire... à moins qu'ils croient que nous avons un imaginaire rempli de chiffres et de graphiques...!

3. Le vendredi 26 septembre 2014, 12:24 par Véronique Hallereau

Mais oui, si ça se trouve, nos hommes politiques rêvent tableaux et courbes, et je ne parle pas de Rubens, mais tableaux de chiffres, mais courbes de chômage inversées !

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet