1987 - Honoré de Balzac, Eugénie Grandet

Eugénie GrandetEmprunté à la bibliothèque.

Autre lecture provoquée par l'école, quoique de caractère non obligatoire. Le roman devait être indiqué dans une de ces listes de lectures recommandées que les professeurs distribuaient et commentaient parfois en début d'année.

Je suppose qu'il n'était pas le seul roman de Balzac inscrit sur la liste, mais je suis certaine qu'il devait être le premier, ou que le professeur avait conseillé de commencer Balzac par ce roman-là. Ouvrez les manuels de littérature française, demandez autour de vous, souvenez-vous : le premier Balzac qu'on lit, qu'on vous recommande, c'est le plus souvent Eugénie Grandet. Choix malheureux à mon sens, ce roman n'étant pas le plus facile, ni le plus attrayant pour un adolescent, propre à le décourager à ouvrir jamais un autre livre de l'écrivain. C'est ce qui a failli m'arriver. Je suis peut-être injuste avec ce roman, mais l'ennui éprouvé fut si terrible que, des années plus tard, je n'ai toujours pas envie de relire Eugénie Grandet et de confronter mon souvenir d'ennui à mon goût pour d'autres romans de l'écrivain. 

L'école cause parfois un grand tort à la littérature avec ses visées pédagogiques. qui la réduisent à une fonction utilitaire, celle de correspondre à des critères théoriques qu'ainsi elle valide, et de permettre de noter l'élève selon leur degré d'assimilation - au lieu de montrer aux élèves que la littérature a un pouvoir de révélation sur le monde et sur leur vie. C'est pourtant ainsi qu'on pourrait les mener à l'œuvre, et pour ce faire il ne faudrait pas hésiter à choisir une entrée qui, plus que l'entrée officielle, peut exciter la curiosité de l'adolescent - même si elle est plus modeste. Si le double escalier menant au château est trop raide, que l'on prenne les quelques marches menant à la porte de la buanderie derrière : nous trouverons bien notre chemin à l'intérieur. 
Par exemple, quel extrait propose le Lagarde et Michard, ou tout autre manuel, pour découvrir Proust ? La madeleine. Ou les aubépines. Parce que Proust, pour les professeurs, c'est la mémoire involontaire et de longues phrases : ce que doit donc illustrer l'extrait choisi. Chemin bien ardu en réalité pour entrer dans l'œuvre de Proust. Il me semble, et je suis consciente que cette proposition découle de mon goût affirmé pour la comédie sociale, que la présentation des personnages révélant le génie comique de Proust, tels le docteur Cottard, par exemple, universitaire diplômé et bon médecin mais dépourvu d'intelligence sociale, ou les deux grand-tantes de Marcel qui déploient des trésors de subtilité rhétorique pour remercier Swann de son cadeau mais dont la subtilité trop grande et incomprise les rend presque impolies, ouvriraient plus largement aux adolescents les portes de son œuvre.
De même pour Balzac, dont l'œuvre intégral est tout de même inégal : les Scènes de la vie parisienne, plus enlevées, plus brillantes, me paraissent plus appropriées que les Scènes de la vie provinciale pour donner envie de poursuivre seul la découverte des romans - puisque l'école, dans le meilleur des cas, n'est qu'une introduction à la culture -, et les grands personnages, Vautrin, Lucien de Rubempré, Rastignac, pour ne citer qu'eux, plus entraînants qu'une page de description de la maison des Grandet. Oui, les descriptions ont une fonction littéraire bien précise, l'intérieur de la maison décrit le personnage, mais de grâce, commençons par faire connaissance avec eux !

Le père Grandet est pourtant une des grandes figures de la Comédie humaine : pourquoi m'en souviens-je si peu ? Il est trop assimilé à un vice, l'avarice. Son nom ne m'évoque pas un personnage, mais une allégorie. A tort ? Décidément, ce roman serait à relire.

L'école maltraite la littérature mais des professeurs de français peuvent jouer un grand rôle dans notre vie intellectuelle : celui que j'eus en première non seulement ne m'a détournée d'aucun écrivain, mais il m'a fait aimer Pascal, Racine, Choderlos de Laclos et Baudelaire. 

Commentaires

1. Le lundi 15 avril 2013, 09:44 par Ernesto PALSACAPA

C'est vrai que Balzac est vraiment inégal. Entre un roman aussi mal fichu, ennuyeux et lourdement didactique que "Le Médecin de campagne" et une œuvre aussi dure et profonde que "Le Cousin Pons", il y a un monde...

Quant aux professeurs de français, souvent, ce qu'il m'ont apporté de plus intéressant, c'étaient en effet les listes de lecture à aller faire soi-même dans son coin. La preuve : c'est comme ça que j'ai découvert P. G. Wodehouse (que l'on étudie pas en classe).

2. Le lundi 15 avril 2013, 21:10 par SaintChaffre

j'ai eu la chance de tomber sur un vieux poche du Cousin Pons. Rencontre fortuite qui à 15 ans, peut-être 14, change plus surement la vue sur la vie que toutes les leçons de chose : une sorte de double maître à penser que ces deux guignoles : Je me demande même si Schmucke n'est pas l'origine lointaine d'un wagnérisme maladif... On devrait condamner les sieurs Pons et Schmucke à la ciguë : corruption de ma jeunesse. J'en garde un souvenir ému, presque terrible : l'écho d'une naissance à soi-même.

3. Le lundi 15 avril 2013, 21:34 par Véronique Hallereau

Rien ne vaut la révélation qu'apporte la rencontre avec une oeuvre littéraire à l'âge de 15 ans - ce sera l'objet d'un prochain billet. Une rencontre de ce type est-elle possible dans un cadre - qu'il soit scolaire ou familial ? Sans doute, mais de manière fortuite, marginale, comme la découverte de PG Wodehouse sur une liste de lectures...
J'ai aimé "Le cousin Pons" lu beaucoup plus tard, mais j'ai du mal à accepter les personnages bons jusqu'à l'aveuglement qui se font cuire et recuire à petit feu par un entourage cupide et sans scrupules. Et il y en a une belle brochette dans "Le cousin Pons" !

4. Le mardi 16 avril 2013, 20:20 par Saint Chaffre

Si l'on parle des lectures traumatisantes de notre adolescence, puis-je suggérer alors Une vie ou l’Education sentimentale.
Le plus extraordinaire, c’est que je n’ai plus aucun souvenir de l’intrigue de ces romans. Juste celui très plaisant, mais aussi très puissant, de l’impression que leur lecture a faite sur moi alors. Impression devrait ici être prise dans son acception physique d’ailleurs.
Pour l’anecdote, je suis redevable à Bourdieu d’avoir relu l’Education et de découvrir que dans mon souvenir brumeux j’attribuais mon souvenir impressionnant à Maupassant.

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