2020 - Marcel Aymé, Les contes bleus du chat perché

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Offert pendant l’enfance, donné à ma fille.

Un maillage de lectures inattendu est apparu l’année dernière : une relecture pour autrui d’un livre lu pendant l’enfance. Cela méritait  un billet !

Comme bien des parents, mon époux et moi sacrifions à la lecture du soir. Le plus difficile dans ce rituel, outre la nécessité de trouver de bonnes histoires, ou des contes qui n’aient pas été mal réécrits, est la répétition parfois obsessionnelle de certaines lectures demandées par notre fille. C’est ainsi que mon époux a dû lire La Belle et le Clochard, adapté du dessin animé de Walt Disney (offert), tous les soirs ou presque pendant au moins trois mois. A bout, il a essayé divers moyens de varier sa lecture, en prenant différents accents pour la raconter ou en la transformant en jeu de devinettes. Quand il en est venu à une lecture ultra-rapide, presque marmonnée, je me suis dit qu’il était temps de le soulager de ce qui était devenu une corvée.

J’ai retrouvé dans ma chambre d’enfants ce livre des Contes bleus du chat perché que j’avais reçu en cadeau à un âge où je savais lire. J’en gardais un souvenir vague, les prénoms des deux héroïnes, Delphine et Marinette, le fait qu’elles vivaient dans une ferme, et que les animaux de la ferme étaient des personnages à part entière. Je me souvenais surtout d’un grand plaisir de lecture. Bien que ma fille n’ait alors que quatre ans, j’ai décidé de commencer à les lui lire pendant le confinement printanier, car les histoires d’animaux ont sa préférence : moyennant quelques explications, elle suit parfaitement. La longueur des phrases, l’utilisation complexe des temps de conjugaison, le vocabulaire, ne sont pas un obstacle à la compréhension et habituent au contraire son oreille à un français expressif. J’apprécie qu’à côté des mots appris cette année-là, « confinement » ou « virus », il y ait eu aussi « miséricorde », « besogne » ou l'injure « maudite carne! ». Devant le succès, j’ai acheté depuis Les contes rouges du chat perché qui nous occupent encore actuellement.

Pour nous, le premier avantage de ces histoires est leur longueur, qui fait que chacune occupe plusieurs soirées. La répétition en est déjà moins pesante. Le second, immense, est leur écriture, l’humour et la richesse de l’imaginaire, qui donnent envie d’incarner le texte, de jouer avec les intonations : il y a matière. Enfin, Marcel Aymé fait référence à d’autres histoires que l’on peut lire ensuite, Le loup et l’agneau dans Le loup, ou celle de l’arche de Noé dans L'éléphant. Le cadre de ces contes est très réaliste. Les parents sont des fermiers pauvres, durs à la tâche mais aussi avides, sévères, parfois injustes, presque autant envers leurs filles qu’envers les animaux. Le travail est premier dans ce monde et ce, pour tous. L’animal sauvage fait quelques incursions dans les histoires, bouleversant parfois la hiérarchie comme dans Le canard et la panthère où cette dernière impose aux parents un régime plus juste envers les animaux de la ferme..

L’humour est constant, ironie, double sens et humour noir abondent pour décrire les relations tumultueuses entre animaux et humains, ou entre animaux,. Belle initiation pour un enfant, qui rit maintenant quand le cochon se flatte que les parents le trouvent « beau » sans comprendre que cela signifie qu’il est assez gras pour être bientôt mangé ; ou quand les parents, mécontents du canard, s’avisent soudain, en le regardant d’un « air cruel », qu’il y a au jardin des navets qui « feraient une bien belle garniture ». Le canard ne comprend pas bien l’allusion mais « se sent gêné » et s’empresse de s’éloigner. Les animaux ont généralement la bienveillance de l’auteur, à quelques exceptions près : les rapporteurs sont mangés sans pitié, notamment un coq qui termine « au vin » et dont « tout le monde fut très content».  

L’austère réalité est également tempérée par la forte amitié entre les fillettes et les animaux ; dans ces contes, l’intensité des sentiments peut imprimer une figure nouvelle à la réalité, jusqu’à la teinter de fantastique. Comme ma fille, j’aime particulièrement Les boîtes de peinture, où les animaux se mettent à ressembler aux portraits ratés que Delphine et Marinette ont faits d’eux. L’âne fait preuve de générosité et d’intelligence en jouant l’illusionniste pour punir Le mauvais jars qui a mordu les fillettes et confisqué leur balle. A l’inverse, dans une réalité mise sens dessus dessous par l’ivresse ou l’avidité des adultes, quand un mouton sert de cheval à un soldat, les sentiments rétablissent l'harmonie, le canard substitue un cheval de bois au mouton qui peut enfin retrouver ses amies Delphine et Marinette.  

Il est toutefois une histoire terrible pour les parents, ceux de l’histoire et ceux qui lisent : L’âne et le cheval, variation sur La métamorphose de Kafka. C’est celle où Aymé va le plus loin dans son idée que les sentiments créent une autre réalité. Delphine et Marinette expriment le désir d’être transformées en âne et en cheval, désir exaucé lors d’une sombre nuit. Que devient l’amour des parents face à une telle métamorphose ? Croient-ils vraiment que ces animaux qu’ils découvrent un matin dans la chambre des enfants soient leurs filles ? Au début oui, mais peu à peu, leurs souvenirs s’effacent, l’âne et le cheval sont mis au travail et traités comme les autres animaux avec dureté, comportement dont les parents rougissent de moins en moins au fil des jours. Je remarque (et le fais remarquer à ma fille) qu’en fonction de l’affection qu’ils leur portent, le texte dit « Delphine et Marinette » ou « l’âne et le cheval ». Allant jusqu’au bout de la logique du récit, Aymé finit par confondre les parents : après avoir voulu vendre le cheval à un maquignon contre une forte somme, ils se justifient en disant qu’ils n’ont jamais cru à cette sornette d’une métamorphose, que le cheval n’est bien sûr qu’un cheval. Pourtant, réplique l’âne, ils ne se sont jamais inquiétés du sort de leurs filles disparues du jour au lendemain : ils étaient donc bien convaincus de sa réalité... Après cette scène d’une force incroyable, Aymé n’a plus qu’à retransformer l’âne et le cheval en Delphine et Marinette. Tout rentre dans l’ordre : les parents sont heureux de les retrouver, « car c’étaient, au fond, d’excellents parents », conclut l’auteur… Cette histoire m’a davantage traumatisée moi, que ma fille qui ne la comprend sans doute pas très bien.

Ma fille est réticente à la relecture des passages où meurt un animal (le cerf dans Le cerf et le chien, la panthère dans Le canard et la panthère, beau récit pourtant), mais la seule histoire qu’elle n’ait pas aimée est Les cygnes, où des animaux se réunissent pour adopter de petits orphelins. J’ai dû expliquer ce que signifiait ce mot, et lui apprendre qu’un enfant pouvait perdre ses parents. Elle a été vivement inquiétée. Nous ne l’avons jamais relue. 

 

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