2015 - Emmanuel Carrère, L' Adversaire

L_AdversaireEmprunté à la bibliothèque.

Je lis rarement un roman sur la seule foi de son sujet : le sujet peut être massacré par l'écrivain si son écriture ne se hisse pas à la hauteur, et plus il est attirant  comme un fait divers éminemment romanesque  plus la déception du lecteur sera grande ! C'est ce qui m'arriva avec L' Adversaire

Puisque la couverture est extraite du film que Nicole Garcia a tiré du livre d’Emmanuel Carrère, je vais en dire un mot, d’autant plus que je le vis à sa sortie, en 2002 donc si j’en crois l'internet. Comme tout le monde j’étais fascinée par l’affaire Jean-Claude Romand, histoire digne d'une tragédie grecque. Le choix de Daniel Auteuil pour l’interpréter ne me sembla pas très heureux, manque d’aura, de puissance d’acteur pour incarner un homme qui avait su imposer à ses proches le récit totalement inventé d’une vie de médecin aisé ; la caméra de Nicole Garcia reste très extérieure au personnage, et à aucun moment ne permet de mieux le comprendre ; bref le film me parut assez plat. Bizarrement, je n’eus pas alors la curiosité de lire le livre d’Emmanuel Carrère, à qui je commençai à m’intéresser seulement des années plus tard quand je lus les critiques sévères que l’écrivain Pierre Mari consacra à son Limonov puis au Royaume*. Je lus le premier en 2014 puis, en 2015, je lus Le Royaume tout juste paru et dont mes parents me faisaient l'éloge, Un roman russe et L’ Adversaire donc, qui est jusqu’à présent le dernier que j’ai lu de lui.  J’ai été déçue par ma lecture – pour la raison mentionnée en introduction, mais aussi par ma faute. J’espérais en effet, contre tout ce que je savais de Carrère et avais déjà lu de lui, qu’il ferait comme un Robert Merle avec Rudolph Hoess dans La mort est mon métier, ou un Morgan Sportès dans Tout, tout de suite (lu en 2012) sur "le gang des barbares", c’est-à-dire qu’il essaierait en romancier de comprendre ce personnage et de nous le faire comprendre, d’écrire son extraordinaire double vie née de la honte d’un échec, de son impossible aveu, puis d'un mensonge assumé, de plus en plus abyssal, qui le conduisit aux meurtres. Carrère avait à sa disposition pour cela – il nous le dit amplement – tous les dossiers du procès qu’il avait suivi en chroniqueur judiciaire. Or il n’en fait rien. Pas de roman pour Romand. Comme il n’est pas chien il nous brosse tout de même le récit de l’affaire, en remaniant sans doute les articles écrits pour Le Nouvel Observateur. Sur ce plan, il a l’art de synthétiser une documentation pléthorique et d’en tirer une narration soutenue, que j’ai lue avec plaisir... toutefois un plaisir amoindri. 

Pourtant, Carrère s’est senti appelé, voire requis par l’affaire Romand, à tel point qu'il l’a rencontré et a entretenu une correspondance avec lui. Il raconte ses démarches, son désir d’écrire un livre sur lui, ses hésitations ; son récit montre finalement un romancier impuissant à donner forme à sa fascination pour le meurtrier, fascination qu'il n'approfondit pas : la lectrice que j’étais ne risquait pas d'approfondir la sienne. Pourquoi est-on à ce point bouleversé, pourquoi se sent-on concerné par cette histoire ? Carrère n’a cessé d’expliquer depuis lors dans les médias (plus que dans son livre d’ailleurs) qu’il avait abandonné la fiction avec L’Adversaire. Sans doute, me dis-je aujourd’hui, parce qu’il avait trouvé face à lui un autre narrateur, autrement plus puissant que lui, qui a fait de sa vie une pure fiction, que près de vingt années ont chargée de réalité et à laquelle elles ont donné tout leur poids d’existence, et qui a enfanté de la pure violence. Le romancier qu'était alors encore Carrère s'est senti bien léger à côté, avec ses petites histoires sans conséquences ; il a dû s'incliner devant ce démiurge de soi et du réel, à l’œuvre plus imaginative, plus opérante, plus performative. L’ Adversaire est donc le récit d’une défaite, non assumée, transmuée en « non-fiction », la voie qu’il empruntait avec ce livre : Moi chevauchant un grand sujet. Pour reprendre les termes de René Girard, au mensonge romantique de son adversaire, fauteur de violence, Carrère renonçait à opposer la vérité romanesque. 

J’ai pensé récemment, et c’est ce qui m’a donné envie d’écrire ce billet, à une vieille lecture, Le journal d’Edith de Patricia Highsmith, lu en 1991. Ce que Romand a fait dans la vie, Edith le fait dans son journal. Comme pour lui, le mensonge qu’elle construit, d’abord minime et bienfaisant, la soulageant de l’échec, au fil des années creuse un gouffre entre la vie réelle et la vie imaginaire, où elle se disloque. Si Edith ne ment pas aux autres, elle se ment à elle-même, et la violence que le mensonge porte en lui s’exercera non sur les autres, mais sur elle, jusqu’à la folie. Cette lecture m'a marquée car elle me rappela que mes premières tentatives de tenir un journal m'avaient conduite à enjoliver un événement qui ne s'était pas passé comme je l'aurais voulu, que la passagère satisfaction que ce mensonge de confort m'avait procurée m'avait poursuivie comme un remords. Le journal d'Edith fit comprendre la faille que cet arrangement bénin avec la réalité avait laissée apparaître, et la menace qu'elle portait. J'entendis l'avertissement.  

Le souvenir de ce roman ne m’est pas revenu au moment de ma lecture de L’ Adversaire, mais aujourd'hui c'est lui qui m’aide à comprendre mon intérêt pour l'histoire Romand. Un personnage que Carrère a renoncé à saisir, de peur sans doute de se confronter à ses propres démons. 

* Plus disponibles sur Internet où il arrive que les choses disparaissent, mais je crois savoir que l’auteur en prépare un recueil.

Commentaires

1. Le lundi 29 mars 2021, 09:14 par Tibo

Pour ceux que l'affaire dite Romand intrigue, un autre film, contemporain de celui de N. GARCIA, évoque avec davantage, selon moi, de réussite cet opaque parcours : "L'emploi du temps" de Laurent CANTET. Aurélien RECOING y incarne une évocation, à la fois trouble et inquiétante, du personnage éponyme. La où cette œuvre me semble toucher plus pleinement au sujet se trouve dans la prise en charge des points de vue de la famille sur "Romand" : enfants, épouse, parents observent cet être inaccompli et nous le font ressentir. La dernière scène, glaçante, lui fait dire, alors que tous posent sur lui un regard d'effroi : "je vous fais peur ou quoi?".

2. Le lundi 29 mars 2021, 18:54 par Véronique Hallereau

Je crois bien avoir vu ce film de Laurent Cantet, mais j'en ai encore moins de souvenirs que de celui de Nicole Garcia... Il me semble que dans les deux cas, le personnage manquait d'une certaine autorité, qu'il devait avoir pour réussir à imposer son mensonge à son entourage. Romand devait trembler d'être découvert, mais il devait aussi exulter, atteindre une certaine euphorie, devant la réussite de la fiction qu'il inventait chaque jour. L'interprétation des acteurs ne rendait pas justice à cette ambivalence du personnage.  

3. Le mercredi 7 avril 2021, 12:34 par Ernesto Palsacapa

On parle peu de Robert Merle. Je trouve que c'est un écrivain tristement oublié.

4. Le mardi 13 avril 2021, 16:22 par Véronique Hallereau

Amusant, tu avais exprimé un pareil sentiment en commentant le billet sur Sa Majesté des Mouches 

Six ans plus tard, malgré les efforts du Maillage des lectures, Robert Merle est malheureusement toujours oublié !

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