1999 - Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation

Acheté vers l'été 1997, lu deux ans plus tard. 

Si je demande à ma mémoire qui me fit connaître Schopenhauer, elle me répond spontanément Thomas Mann : entre les mains d’un des Buddenbrook l’écrivain met Le monde comme volonté et comme représentation. Mais la mémoire, comme souvent, construit un lien causal direct là où une atmosphère générale et un faisceau de raisons rendraient compte avec plus de justesse des événements qui me conduisirent à acheter puis à lire le grand philosophe allemand.

Car le cahier des lectures s’oppose à cette version : en 1995, année précédant celle de la lecture des Buddenbrook, j’avais déjà lu un petit opuscule de Schopenhauer, L’art d’avoir toujours raison, attirée par le titre qui m’avait fait croire à une sorte de manuel de rhétorique, ce qu’il n’est pas ; avoir été trompée dans mon attente est le seul souvenir que j’en garde. Et le seul livre de Thomas Mann que j’avais alors lu, Tonio Kröger, n’évoquait pas, en tout cas nommément, le philosophe. Fausse piste, donc.

Pourtant, quelle vérité me présente la mémoire en insistant sur le nom de Mann et sur les Buddenbrook ? Tout d’abord, ainsi que je le notais dans le billet sur ce roman, il représente une période de ma vie de lectrice davantage tournée vers la culture germanique. Jusqu’en 1992 environ, je lus beaucoup de littérature russe et d’ouvrages consacrés à l’histoire du communisme ; sans jamais l’assécher totalement, la fin de l’Union soviétique tarit cette source. Trois ans plus tard, l’entrée de ma sœur aînée dans le chœur du festival de Bayreuth m’en découvrit une autre : la famille Wagner – Mann – Nietzsche, trois esprits nourris de Schopenhauer. De plus, Thomas Mann fut celui qui me présenta le plus clairement sa philosophie et sa place dans la culture allemande, dans son œuvre romanesque aussi bien que dans ses essais sur ladite culture et son rapport trouble avec le nazisme (Wagner et son temps, lu en 1997).

En feuilletant le cahier, je note toutefois pendant les mêmes années (1995-1999) des lectures d’autres écrivains influencés par Schopenhauer et le citant : Proust, que je lisais plus assidûment après l’avoir lu par intermittences, Matzneff (Le Taureau de Phalaris, 1997, Maîtres et complices, 1998) et Cioran (Anthologie du portrait et Cahiers, 1997, La tentation d'exister, 1998). Je n’oublie pas non plus, alors que je lisais régulièrement des suppléments littéraires et Le magazine littéraire, que j’écoutais France Culture, les nombreuses occasions d’entendre le nom de Schopenhauer : je ne néglige pas l’entraînement que peut avoir une telle basse continue à passer à l’acte. Attirée par ce philosophe particulièrement apprécié des écrivains, j’achetai finalement son chef d’œuvre.

Je tardai à le lire : au feuilleter je vis qu’une bonne centaine de pages était consacrée à la réfutation d’un Kant dont la pensée m’était inconnue (à l’exception de son prétendu droit de mentir par humanité, lu en 1996, qui m’avait semblé aberrant) ; et la présence, dès les premières pages, de nombreux termes comme « entendement » ou « cognition » me rebuta. Je le laissai sur une étagère environ deux années. L’été 1999, alors que j’avais séjourné en Allemagne près de trois semaines, et que je vois dans mon cahier inscrites la lecture des Pourparlers de Gilles Deleuze, l’Essai sur Wagner de Theodor Adorno et Le nihilisme allemand de Leo Strauss, j’imagine chauffée à blanc par cette succession de savantes lectures (dont la question de la prégnance sur moi sera recouverte d’un voile pudique), je me décidai enfin à l’ouvrir et, ayant parcouru en rapides diagonales sa théorie de la connaissance par laquelle Schopenhauer débute son livre, je lus résolument l’exposé de sa philosophie, enjambant sans remords la réfutation de Kant.   

Je fus soulagée de le comprendre finalement assez bien, et mise en joie par quelques attaques personnelles contre Hegel (collègue d’université qui avait du succès, lui), dont la mauvaise foi avait passé intacte le tamis de l’écrit et du temps. L’exposé était convaincant : quand il décrit, pour établir le règne universel de la souffrance, le cycle immuable des prédations, des destructions, on ne peut qu’acquiescer avec lui, la vie est une chose atroce !, tant sont expressives ses lamentations sur les êtres vivants joués par une force inexorable. Je me souviens de très belles pages sur l’art, en particulier sur la musique, qui accorde un « répit », la suspension pour un temps de l’éternel désir, par la contemplation de ce qui est l’expression même de la volonté. Il me paraît difficile de ne pas être sensible à ce que la pensée de Schopenhauer a de profondément existentiel, d’enraciné dans une expérience intime du monde.

Je pris quelques phrases en citation et soulignai maints passages, ainsi que j’éprouve le besoin de le faire quand je lis un livre d’idées. J’ai eu un temps l’illusion qu’en procédant ainsi, le temps passé, il suffirait de relire les passages soulignés pour retrouver la quintessence de la pensée de l’auteur, sans avoir à me replonger entièrement dans l’œuvre. L’expérience m’a montré qu’il n’en était rien : en lisant – il est vrai parfois au hasard – les passages soulignés, il est rare que je comprenne vraiment de quoi il est question ! Le soulignement ne se comprend vraiment que dans le contexte de la lecture. C’est sans doute une manière, en marquant les étapes que je juge importantes de la réflexion de l’auteur, de m’aider à la suivre et à la retenir sur le moment, et en indiquant d’autres séparations dans le texte que celles prévues par lui, d’opérer une première synthèse personnelle de sa pensée. Certains soulignements, fort subjectifs, n’ont un sens que le temps de cette lecture ; une seconde, des années plus tard, et l’on se demande pourquoi telle phrase avait méritée à nos yeux d’être mise en valeur… 

Je ne l’ai jamais relu, mais continue volontiers à lire ou à écouter des émissions sur cet ouvrage qui m’a marquée. Je me sens appartenir au catholicisme, suis attachée à l’Incarnation, à la rencontre de l’Autre ; mais, et de manière contradictoire, la négation chez Schopenhauer de l’individu, son insistance sur l’unité impersonnelle du vivant, me touchent. Et il y a dans mon intérêt actuel pour le yoga (Ysé Tardan-Masquelier, L’esprit du yoga, lu en 2020) et la pensée indienne (Marc Ballanfat, Introduction aux philosophies de l’Inde, lu juste après), autant qu’un lieu commun d’époque, un écho de ma lointaine lecture du Monde comme volonté et comme représentation.

 

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