1995 - Anaïs Nin, Journal

Journal NinAcheté, lu aussitôt.

Au début des années quatre-vingt-dix, deux films mirent en scène le trio Henry Miller, sa femme June et Anaïs Nin dans le Paris des années trente. Je ne les ai pas vus, mais ils me firent connaître le nom d’Anaïs Nin et quelques éléments biographiques. Et l'année où je commençai à tenir régulièrement un Journal, je lus le sien. 

Je m’aperçois en feuilletant le cahier des lectures que je lus d'abord, premier livre de 1994, ses nouvelles érotiques Venus Erotica. Mais dans mon souvenir, Anaïs Nin est associée à l’année suivante pendant laquelle je lus ses « journaux secrets » publiés en grand format rose chez Stock. Je me souviens les avoir achetés à la librairie Gibert sur le boulevard Saint-Michel, d’occasion pour la plupart sauf Inceste, journal non expurgé 1932-1934. Je pense que ce volume venait d’être publié et que c’est de lui que j’entendis parler. J’achetai également d’occasion Henry and June, cahiers secrets 1931-1932, et commençai à lire celui-ci. Après Inceste, je remontai dans le temps et lus les journaux d’enfance et d’une jeune mariée (volumes 1 à 3). Puis j’achetai et lus la Correspondance passionnée entre Nin et Miller, et lus enfin le volume 4 (la guerre, pendant laquelle Nin est rentrée aux Etats-Unis) en 1996.

Le Journal est l'œuvre la plus connue d'Anaïs Nin, mais il faudrait employer le pluriel tant le Journal qu'Anaïs Nin publia de son vivant a peu de choses à voir avec celui publié après sa mort. Le premier est un journal d'écrivain dans le pire sens du terme, l'application d'un exercice littéraire dont l'intitulé serait : "Vous avez le statut d'écrivain. Tenez un journal en sachant qu'il sera publié." Les phrases se font belles, le ton est compassé ; il ne se passe rien. De ce journal-là, je ne lus qu'un tome, et après le Journal non expurgé, je le trouvai bien fade. Il n'a pas ce qui fait l'intérêt d'un journal, être écrit avec une liberté spontanée, car non destiné à la lecture d'autrui  ni même, parfois, à celle du scripteur. Ouvrir le journal d'un autre, c'est donc lire par effraction. On pénètre son intimité, on saisit les mouvements de son âme, ceux de son cœur. On croit réaliser un fantasme démiurgique : connaître l'autre. Dans le cas d'Anaïs Nin, le Journal révèle le système de mensonges qu'elle avait mis en place pour maintenir les cloisons entre ses vies amoureuses ; il est le lieu où elle remet constamment tout à plat, le lieu où elle retrouve une cohérence. Au-delà de la lecture voyeuriste qu'on peut en faire  puisqu'on apprend un certain nombre d'événements d'une vie amoureuse et sexuelle tourmentée  et de la lecture moralisatrice  qui fut celle de sa biographe Deirdre Bair (lu en 1995), choquée par ce qu'elle y lisait  on peut faire celle, passionnante, des continuités et des ruptures entre la personne sociale et la personne intime, que le Journal met au jour. 

Ma lecture fut d'autant plus enthousiaste que moi aussi, je tenais un journal. Après avoir commencé à écrire avec difficulté plusieurs textes d'essai et de fiction dont aucun n'avait été achevé, le journal était mon premier écrit au long cours, qui mêlait récits des événements qui me paraissaient importants ou amusants à rapporter, réflexions sur le passé, notes d'idées. Commencé l'année précédente suite à une psychothérapie mais tenu alors ponctuellement, l'écriture en était devenue régulière depuis environ deux mois quand je lus le Journal d'Anaïs Nin. C'était la première fois que je lisais ce type d'écrit, et peut-être cherchais-je une sorte de modèle, ou étais-je curieuse de l'expérience d'un autre diariste. Les interrogations de Nin sur les liens entre son journal et l'écriture de récits m'intéressèrent particulièrement. Le rôle du journal était tantôt loué comme matériau utilisable pour construire une fiction (j'y songeais aussi), tantôt incriminé de l'accaparer au détriment du travail de l'œuvre et de favoriser une écriture relâchée (je le constatais pour moi). Son amant et maître d'un temps, Henry Miller, tout en comprenant l'importance du journal, était très sensible à ce dernier inconvénient et la poussait à travailler davantage son style. Je n'ai lu aucun des récits écrits par Nin à cette période, mais si le Journal publié de son vivant est le reflet fidèle de son style travaillé, alors il ne condamne absolument pas le style spontané de ses écrits intimes  sans doute parce qu'il est insuffisamment travaillé, et qu'un mur de briques apparentes est plus beau qu'un mur de briques mal peint. J'aime l'énergie, la sensation d'une présence, que communique souvent une écriture spontanée et ne trouvai rien à redire à celle de Nin... ce qui me confortait puisque je ne travaillais pas la mienne. Néanmoins, je sentais la justesse des critiques de Miller.

Le personnage d'Henry Miller, tel qu'il apparaît dans le Journal de Nin, me plut et je lus la Correspondance passionnée où ils aimaient prolonger leurs conversations. J'enviai les après-midis qu'ils passaient ensemble à faire l'amour, à écrire, lire, à partager leurs lectures, critiquer leurs écrits. Cela me semblait une manière idéale de vivre, comme l'étape qui suivrait la vie d'étudiante que mène Denise Herpain dans Le Cercle de famille. J'y trouvai aussi deux futures lectures : Printemps noir de Miller, et plus tardivement Le déclin de l'Occident d'Oswald Spengler, succès de librairie de l'époque que Miller lisait et discutait.

J'aimai enfin dans le Journal le récit du désir qu'elle eut de fabriquer elle-même ses livres. Je crois que tout écrivain a, à un moment ou un autre, le rêve que le livre soit une forme qui corresponde au fond qu'est le texte. Le papier serait spécialement fabriqué, teint, coupé pour ce texte, celui-ci appellerait une calligraphie particulière, un style d'illustration, et le livre obtenu serait un objet unique, à contempler. Anaïs Nin fit un pas dans ce rêve : elle s'acheta une imprimerie à plombs et passa des semaines entières dans l'encre à composer les pages de ses récits, à imprimer les gravures (œuvres de son époux) qui illustreraient les petits livres. Ces pages où elle raconte l'immersion dans les plombs, travail long, délicat, usant, exaltant, sont merveilleuses. Je ne suis pas bibliophile, mais si j'avais un jour l'occasion de tenir un des ouvrages composés par Nin, j'en serais très émue.

Commentaires

1. Le jeudi 17 juillet 2014, 18:53 par mesdraps

On attend avec impatience le billet sur Venus erotica.

2. Le jeudi 17 juillet 2014, 19:05 par Ph. B.

Je suis un grand lecteur de journaux et d'autobiographies, ce qui est très différent, et bien que n'ayant jamais tenu un journal... Je ne connais pas celui d'Anaïs Nin, mais je vous trouve un peu sévère pour les "journaux d'écrivains"... Junger, Green, publiaient leurs journaux de leur vivant et il n'y a rien de compassé dans leur écriture... Le problème chez Nin n'est-il pas l'auto-censure, qui affecte son écriture ?

3. Le vendredi 18 juillet 2014, 09:47 par Véronique Hallereau

@mesdraps : patience, patience!

@Ph.B : Je devais penser à la série "Journal de l'année..." lancée par je ne sais plus quel éditeur, et les extraits que j'avais lus de celui de Philippe Sollers étaient désolants! Vous avez raison de parler d'autocensure pour Nin, elle a réécrit pour la publication : la perte de la sincérité et de la spontanéité, chez elle, est rédhibitoire. Je n'ai pas lu les journaux que vous citez, ils sont réputés, mais j'ai malgré tout une préférence pour les écrits intimes non destinés à la publication. Je suis étonnée par ce que vous écrivez : en général, ceux qui aiment lire les journaux en tiennent un aussi. Jamais eu le désir ?

4. Le vendredi 18 juillet 2014, 13:31 par Ph. B.

j'ai tenté d'en tenir un, ça n'a pas duré longtemps... sentiment de me forcer... mais j'aime aussi lire les journaux d' "anonymes"... Vous connaissez sans doute Ph. Lejeune, le pacte autobiographique ? il a mis en ligne pas mal de documents sur ce sujet qui m'intéresse fort : http://www.autopacte.org

5. Le samedi 19 juillet 2014, 10:27 par Véronique Hallereau

Lejeune est incontournable sur ce sujet! Je me souviens très bien d'une exposition que son association avait organisée à Lyon il y a de ça une quinzaine d'années, il y avait côte à côte des journaux d'écrivains ou d'artistes, et des journaux d'inconnus, certains étaient très beaux dans leur présentation. J'avais beaucoup aimé! Ils étaient très variés mais comme m'avait dit une diariste, on découvrait aussi qu'on était comme les autres. L'intimité est la même pour tous! En tout cas, l'écriture d'un journal ne doit pas devenir quelque chose à laquelle on se force, vous avez eu raison de ne pas insister. J'ai moi-même arrêté quand j'ai senti que l'écriture du journal répondait plus à une habitude qu'à une nécessité : c'était le signe que cette forme-là ne me convenait plus.

6. Le dimanche 20 juillet 2014, 21:09 par Ph. B.

Vous me faites regretter d'avoir raté une telle exposition... Voilà, le journal doit répondre à une nécessité que pour ma part je n'ai jamais éprouvée...

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