1988 - Emile Zola, La faute de l'abbé Mouret

Abbé MouretEmprunté à la bibliothèque.

Emile Zola était dans ma famille un écrivain qu'on ne devait approcher qu'avec précaution, pas avant l'âge de 17 ou 18 ans. L'Assommoir, Germinal, représentaient un monde trop sombre, trop dur, trop misérable, pour être lus par des adolescents de 14 ou 15 ans.

Ce n'est pas que la lecture en était formellement interdite – il ne m'est arrivé qu'une seule fois de me voir confisquer par ma mère un livre emprunté en toute ignorance à la bibliothèque : La bicyclette bleue de Régine Deforges –, elle était déconseillée, ou plutôt remise à plus tard. On recommandait d'attendre le bon âge. Cette idée en soi me semble juste. Il est vrai qu'il existe des œuvres très violentes dont il faut se préserver, car elles peuvent se révéler dévastatrices sur une personne très sensible ou qui a peu vécu. C'est sans doute encore plus vrai des œuvres cinématographiques. Son application est plus arbitraire : de quoi faut-il préserver le jeune lecteur, de ce qui est représenté, ou de la représentation elle-même et de la philosophie de l'existence qu'elle révèle ? Non seulement les nouvelles de Maupassant ne décrivent pas un monde plus réjouissant que celui de Zola, mais elles relèvent d'une philosophie beaucoup plus pessimiste ; pourtant, nous n'étions pas prévenues contre lui comme nous l'étions contre Zola. A la rigueur, pour nous préparer, nous pouvions lire Le pain noir de Georges-Emmanuel Clancier, saga d'une famille misérable à la fin du XIXème siècle, ce que je fis à la suite de ma sœur. Je n'en ai pas assez de souvenirs pour juger de son caractère plus facile et adapté aux adolescents. Je pense que mon père, qui exprimait cette réticence à ce que nous lisions Zola trop tôt, avait dû être très marqué par sa propre lecture, à l'âge de 14 ou 15 ans, et qu'il avait jugé par la suite l'avoir faite trop jeune.  

Toujours est-il que je lus La faute de l'abbé Mouret avant l'âge prescrit pour découvrir Zola. Il ne faisait pas partie des romans cités dont il fallait provisoirement s'écarter et ma sœur me le recommandait chaleureusement : je n'eus pas le sentiment de commettre moi-même une faute en le lisant. Si je me fie juste à mon souvenir, l'histoire pouvait se résumer à ceci : l'abbé Mouret gravement malade, en convalescence dans un jardin paradisiaque (le Paradou), revient à la vie grâce à l'amour d'une jeune femme qu'il finit par connaître charnellement. Une recherche sur internet permet de préciser la fin : le prêtre est chassé du paradis, renvoyé, tout désir éteint, à ses devoirs ecclésiastiques ; la jeune femme, enceinte, se suicide. Un roman que les partisans du mariage des prêtres pourraient mettre en avant, tant il insiste sur la nécessité de faire sa place au désir naturel de la chair, contre son dévoiement dans des délires mystiques, puisque c'est par excès de prières à la Vierge et de mortifications que l'abbé Mouret tombe malade, et contre toute extinction de ce désir, qui signale celle du désir de Dieu et une mort spirituelle. Mais ce n'est pas cette démonstration que ma mémoire a retenue ; elle est au contraire irriguée par les images du Paradou, dans ce qui représentait pour moi la partie la plus longue et importante de l'œuvre. Noirceur des romans de Zola, me disait-on ? Mon premier souvenir de lui est lumineux. 

Il me reste des images d'un jardin-monde, d'une nature magnifiée, couleurs et parfums mêlés, harmonieuse à un homme tout en perception, tout en sensations, dans la plénitude d'une liberté qui réalise ses désirs sans rien déséquilibrer...  En écrivant cette phrase, un rapprochement se fait dans mon esprit entre La faute de l'abbé Mouret et le roman de D.H. Lawrence, L'amant de lady Chatterley, qui chante également le désir et l'amour naturels. Le rapprochement est toutefois plus intellectuel qu'existentiel, car le roman de D.H. Lawrence ne m'a pas donné le bonheur contemplatif que m'avait donné celui de Zola. Je le relierais plutôt, outre à des moments contemplatifs connus dans l'enfance, à d'autres paradis décrits dans la littérature : dans Regain de Giono, même s'il s'agit d'une Provence beaucoup plus austère que celle d'Aix qui a inspiré Zola ; la propriété d'Oblomovka et son ravin mortel dans Oblomov d'Ivan Gontcharov ; un autre ravin tout aussi mortel et mexicain celui-là, et la promenade à cheval d'Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ; et aussi Une partie de campagne de Maupassant. Toutes ces histoires ne se terminent pas très bien... exception faite de Regain qui, comme l'indique son titre, s'achève sur une renaissance. Mais je l'évoquerai dans un prochain billet.

Commentaires

1. Le lundi 6 mai 2013, 17:11 par Ernesto PALSACAPA

Commentaire bien superficiel de ma part : il est très plaisant de voir les couvertures des anciennes éditions en poche des bouquins dont tu parles...

2. Le samedi 11 mai 2013, 16:07 par Véronique Hallereau

J'essaierai à chaque fois de retrouver l'édition dans laquelle j'ai lu l'œuvre : ça fait partie du souvenir de la lecture. Il est des couvertures qui marquent.

3. Le lundi 13 mai 2013, 18:27 par Saint Chaffre

Tout le contraire, sauf le souvenir également lumineux !

Zola, je l’ai dévoré à partir de la jeune quinzaine. J’ai commencé (je crois) par hasard par Thérèse Raquin et j’en tremble encore… Et puis à peu près tout (quoique, il est prolifique, le dreyfusard…) Evidemment, des souvenirs des passages forts de Nana, de l’Assommoir ou Germinal. Et puis, on se lasse ou plutôt on découvre d’autres auteurs, d’autres littératures et d’autres récits.

Assez vite, je tenais Zola pour un prolixe prosateur mais un peu léger et grandiloquent. Une lecture pour adolescent qu’il fallait savoir remiser pour d’autres plus coriaces et plus nourrissantes. Et aussi, les préoccupations et les marottes changent vite à ces âges : avec l’évolution de mes manuels scolaires, je trouvais Zola de plus en plus anodin et convenu : pas assez de philosophie là- dedans, pas assez d’érudition dans tout cela. Je ne le tenais donc plus en très grand respect quand vers la fin de mes études, j’ai ouvert, toujours par hasard, La faute de l'abbé Mouret.

Diable ! Je révisai vite mon jugement : bien que perclus de traditions catholiques jamais je n’ai reçu une telle leçon de catéchisme ! Au risque d’énerver les (bons) curés et les dames patronnesses qui nous ânonnaient une vie de Jésus sirupeuse, c’est Zola qui m’apprit les premiers rudiments de la religion de mon baptême et le respect de la religion ! J’en profitai également pour réviser mon jugement sur son art : un très bon dramaturge ! J’étais en Provence et mes études n’avaient plus rien de frais et d’enthousiasmant : il m’a ouvert ainsi une sorte de Paradou de l’esprit.

Je crois bien ne pas avoir fini le livre... sûrement pour porter le poids d’un péché envers lui…

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