1988 - Guy de Maupassant, Une partie de campagne

Partie de campagne Acheté, lu aussitôt 

J'ai entendu récemment dans une émission de radio une analyse de la philosophie de Maupassant à travers quelques unes de ses œuvres, dont Une partie de campagne. Je fus stupéfaite que soit invoquée, pour illustrer le pessimisme schopenhauerien de l'écrivain, une nouvelle qui m'avait plongée dans le ravissement et dont je garde un souvenir lumineux...  

Mon premier Maupassant fut son roman Bel-Ami, lu en 1987que j'aimai beaucoup mais dont le souvenir est très vague. En cours de français de troisième, je lus Boule de Suif. Le professeur avait dû nous conseiller de lire d’autres nouvelles de Maupassant, à la suite de quoi j'achetai le recueil de La Maison Tellier, où se trouve Une partie de campagne. 

Maupassant influencé par Schopenhauer donc, encore un touché par ce philosophe pour artistes. Je n'ai pas retenu précisément, au cours de cette émission – probablement Les nouveaux chemins de la connaissance – quelle forme l’influence avait prise ; j'en déduis qu'il partageait la croyance que l’homme est gouverné par une force vitale, le vouloir-vivre, qui le voue au désir et donc à la souffrance perpétuelle, car le désir n’est jamais rassasié ; la seule échappée serait que cette force se retourne contre elle-même et se nie dans le renoncement à la vie. Je ne sais pas si cette pensée grossièrement résumée de Schopenhauer, héritée d'une lecture datant de 1999 et d'un magma de résumés entendus ici et là, est à ce point sensible dans les nouvelles de Maupassant comme elle peut l'être par exemple dans l'œuvre d'un Thomas Mann. Evidemment, ma lecture adolescente ignorait tout du philosophe allemand.

Il est vrai, à y réfléchir, que la nouvelle s’apparente à ces ciels gris transpercés, pendant la grâce de quelques instants, d’un rayon lumineux : quelques heures de répit pendant lesquelles, au cours d’une partie de campagne, deux séduisants canotiers emmènent la mère et la fille loin de leurs époux endormis et de la médiocrité fatale de leurs vies vouées au travail et à la reproduction. Bonheur illusoire, cependant, que celui proposé par les canotiers puisqu’il participe lui-même du règne du désir : les femmes ne feront que l’amour, ce cache-sexe que le vouloir-vivre nous met devant les yeux pour ruser avec nous et assurer sa perpétuation.  Silhouettes plus que personnages, les canotiers sont des passeurs. Ecrire ces mots : la barque, l’île, le passeur, m’évoque le passage de la vie à la mort dans la mythologie celte, et peut-être Maupassant voulut-il ainsi signifier que l’île des plaisirs amoureux était un lieu trompeur, que sa vérité était l'enchaînement à la souffrance.

J’aime la composition que fait un rayon de soleil éclairant de très sombres nuages. Même si (ou pour cette raison) elle ne doit pas durer, j'y suis très sensible. Le rayon de lumière n'est pas plus illusoire que les nuages gris : est-ce que ce ne sont pas eux, les nuages, qui sont destinés à mettre en valeur le rayon ? Cela doit s'appeler l’optimisme (je retrouve ici la lecture de Candide). Sans doute suis-je aussi influencée par l’imagerie commune, teintée d'impressionnisme, à propos de Maupassant : je n’avais d’yeux que pour les canotiers de la Seine, Et plutôt que de me lamenter sur la vie que menaient les petits-bourgeois décrits et désespérer de celle qui attendait la fille, aussi peu intéressante – selon la présentation de la nouvelle – que celle de ses parents, je me suis embarquée avec eux pour l’île de Cythère.

Je crois surtout que dans ma mémoire deux souvenirs se confondent, car il me semble avoir vu le film que Jean Renoir a tiré de la nouvelle peu de temps après ou avant l'avoir lue. La scène sur l'île est davantage reliée au film car je revois la fille accoster à l’île avec son passeur. Les deux jeunes gens marchent dans les herbes hautes, dissimulés entre les arbres ; ils y allongeront bientôt et naturellement leurs corps pleins, aises d’être côte à côte. Je revois le visage de la fille tacheté de soleil, ses cheveux caressés par l’homme et le vent, et la scène était si idyllique qu’elle apparaît en couleur dans mon souvenir alors que le film fut tourné en noir et blanc.  Peut-être se confond-elle avec une autre scène d'ébats amoureux dans la nature, celle de Regain que j'avais lu l'année précédente et tant aimé ! Renoir et Giono ont tiré ma lecture de Maupassant vers la lumière.

Commentaires

1. Le lundi 28 juillet 2014, 11:27 par Ernesto PALSACAPA

"l’amour, ce cache-sexe" : ah ! Ça, c'est trop drôle !

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