2015 - Henry de Montherlant, Fils de personne

Montherlant_theatre

Emprunté à la bibliothèque, lu aussitôt.

Comme j'ai une passion pour Soljénitsyne, un de mes oncles avait une passion pour Montherlant. C'est par lui qu'à l'adolescence j'entendis parler de l'écrivain, ce qui m'avait fait lire Les jeunes filles en 1989, et La Reine morte en 1990. Pour dire à quel point ces lectures m'avaient peu marquée, j'avais oublié jusqu'au souvenir d'avoir déjà lu La Reine morte lorsque je l'ai relue récemment, et aucun souvenir ne revint à cette pourtant seconde lecture.

Je suis retournée à Montherlant pour la raison essentielle que mon oncle, mort récemment, a laissé un manuscrit dont je lui avais promis de m'occuper. L'influence de l'écrivain sur l'ouvrage de mon oncle est discrète mais perceptible, aussi ai-je voulu connaître l'œuvre de Montherlant pour évaluer cette influence. J'ai emprunté son théâtre, genre auquel appartiennent ses œuvres les plus connues – La Ville dont le prince est un enfant, Port-Royal. Ou devrais-je dire encore connues, encore un peu jouées ? Il est peu de dire que Montherlant est une des lectures les plus intempestives que l'on puisse faire de nos jours. La personnalité de l'écrivain imprègne son œuvre et deux de ses aspects répugnent à l'âme contemporaine : son amour des garçons comme on disait et qui serait requalifié de pédophilie, c'est-à-dire plus proche d'un cannibalisme sexuel que de l'amour ; son mépris aristocratique de la médiocrité qui, bien plus qu’à son époque, sature l’air ambiant, et plus largement son mépris du Français moyen. Sa pièce Fils de personne, écrite pendant la Seconde Guerre mondiale, n’est pas la plus connue ; elle peina dès le début à se faire entendre car elle attaquait ce Français moyen, le même qui constitue le public des théâtres… Montherlant le reconnaissait : pour des raisons quasi sociologiques, l’incompréhension dominait la réception de sa pièce !

Une lecture intempestive ne signifie pas qu’elle ne peut pas être enrichissante, au contraire ; et j’ai aimé Fils de personne. L’action se passe à Cannes pendant l’Occupation, entre le père, la mère et le fils. Le père et la mère ont connu un amour bref ; il n’a pas reconnu son fils, les a abandonnés tous les deux. A la faveur des désordres de l’exode de juin 1940, ils se retrouvent et le père, charmé par son fils de douze ans, décide de le reconnaître, de s’occuper de son éducation et d’aider matériellement la mère (sans faire couple avec elle) ; il les installe à Cannes où il les rejoint après sa semaine de travail à Marseille. La pièce commence deux ans plus tard : le père est déçu par son fils. Il est certes gentil, plein de bonne volonté, mais sans caractère, conformiste, ayant le goût des films et des magazines vulgaires, inattentif aux demandes de son père ou plutôt ne les comprenant pas ; les paroles de ce dernier sont pleines d’un dépit où alternent condamnation impitoyable de la personnalité du fils et brûlante déclaration d’amour avivée par l’espoir de le changer. Connaissant les mœurs de Montherlant, on ne peut s'empêcher, en lisant ce texte, de penser que la déception paternelle était inévitable puisqu'à quatorze ans, le charme de l'enfance va s'éteindre et que le crétin s'achemine irrémédiablement vers l'état d'homme poilu et obsédé, celui qui plaît aux filles. Mais ne réduisons pas un texte littéraire à la personnalité de l'écrivain pour justifier un refus de lire, d'autant que l'on peut penser que ses goûts ne sont pas étrangers à la justesse de ses observations. L’ambivalence qu'un père peut ressentir face à son enfant, l’amour inconditionnel pour un être qui contredit l’idéal qu’il a formé de lui, est remarquablement écrite. Alors que Montherlant écrit dans les années quarante, on pourrait reconnaître, avec quelques actualisations techniques, un jeune de notre époque dans le langage de l'adolescent, sa façon de s'exprimer et de se comporter. Tout aussi remarquable est l’observation que fait Montherlant de la concurrence amoureuse des parents vis-à-vis de leur fils, tour à tour le défendant contre le pouvoir abusif de l'autre. Si la mère pousse le père à plus d'indulgence et est heureuse quand il semble qu'une réconciliation ait lieu, elle tient jalousement à garder exclusive sa relation avec le fils.

Le plus beau de la pièce est encore ailleurs, quand elle révèle sa nature tragique. Malgré cet amour exigeant, répété, clamé, des parents pour le fils, ce dernier est le fils de personne. Aucun amour ne sera inconditionnel. Le père abandonne une nouvelle fois l’adolescent qu’il juge indigne de son idéal, condamnant une bêtise qui est pourtant plus le fait d’un âge que d’une personne ; la mère l’utilise pour convaincre le père de les laisser repartir au Havre, en zone bombardée, désireuse d’y retrouver l’homme qu’elle aime, et prête, pour cela, à risquer la vie du fils. Ils aiment leur enfant : ils le sacrifient. Montherlant rend compréhensible la réalité de sentiments complexes, violents et leur logique fatale.

Commentaires

1. Le lundi 8 juin 2015, 14:36 par Sigfrid Burvenich

Je suis touché par ce bel article et heureux de savoir que tu découvres toutes les beautés des oeuvres de Montherlant.
J ´avais beaucoup d ´affection et d ´estime pour ton oncle. Je connais bien son livre ;il est à bien des égards remarquable.
Marc Fumaroli avait adressé à ton oncle une lettre dithyrambique après avoir lu cet ouvrage.

2. Le lundi 8 juin 2015, 21:47 par Véronique Hallereau

Merci Sigfrid. Je sais que mon oncle t'appréciait également beaucoup. Je connaissais cette lettre de Fumaroli, je l'ai retrouvée malheureusement déchirée avec toute une partie manquante... Je voudrais d'ailleurs que nous parlions ensemble du manuscrit : je t'écrirai prochainement.

3. Le vendredi 31 juillet 2015, 21:18 par MONNERIE

Si vous vous intéressez au théâtre de Montherlant, en particulier à sa "trilogie catholique", voir mon livre paru chez Séguier sous le titre LA DRAMATURGIE CATHOLIQUE DE HENRY DE MONTHERLANT - site Séguier. Me communiquer votre avis sans hésiter. Merci.

4. Le samedi 1 août 2015, 11:06 par Véronique Hallereau

Merci de m'avoir signalé votre ouvrage.

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