2015 - François Jullien, "Du temps" (2)

Du temps

Lu une première fois en 2001, relu en 2015.

Le livre de François Jullien, « Du temps », est un de ces livres essentiels qui ouvrent de nouvelles questions ou les posent différemment. Je pourrais en dire de même de l’ensemble de son œuvre.

Depuis Un sage est sans idée, lu en 1998, j’avais lu plusieurs livres de lui : Eloge de la fadeur la même année, que je citais à propos de Houellebecq, Le détour et l’accès en 2000, Les transformations silencieuses, Traité de l’efficacité, et Dialogue sur la morale en 2011. Cette année-là, je lus également un livre d'entretiens du philosophe avec Thierry Marchaisse, Penser d'un dehors (la Chine). Il est le seul philosophe contemporain dont je connaisse le travail.

Quand je lus « Du temps » pour la première fois en 2001, ayant lu déjà trois ouvrages de lui, j’étais familière de sa méthode, qui consiste à interroger les concepts fondateurs de la philosophie grecque, et par conséquent de la philosophie occidentale, à partir d’une autre tradition. Ces concepts – l’Etre, le Temps, la Vérité… – à partir desquels s’est construit le discours philosophique n’ont pas été pensés en eux-mêmes : sont-ils un donné universel sur lequel rien ne peut être dit ? Pour ce faire, Jullien fait dialoguer la pensée grecque avec un Autre : la pensée chinoise. La Chine, dit-il, est la seule civilisation ayant développé une tradition philosophique écrite de manière totalement indépendante de la nôtre et qui de ce fait, est radicalement autre. Elle offre donc un point de vue extérieur qui permet d’examiner ce qui est trop évident pour nous et ainsi mieux cerner l'unité de notre pensée et ses a priori. En le lisant, j’eus le sentiment d’avoir entre les mains un livre essentiel, qui allait orienter ma réflexion naissante sur une question pour laquelle il confirmait mon profond intérêt.

L'écriture de ce billet reposera moins toutefois sur cette première lecture lointaine que sur celle que j'ai faite il y a trois mois tout au plus, et qui s'est accompagnée d'une prise de notes. Je les ai relues : bien que j'aie eu le sentiment d'une proximité immédiate avec ma lecture, la compréhension des notes a requis toute mon attention. Il est difficile d'écrire sur un livre de philosophie car il demande un écrit précis reprenant les termes choisis par l'auteur et rigoureux dans la transcription de ses raisonnements, choses que refuse la mémoire même quand elle a été sollicitée récemment ; aussi vais-je utiliser mes notes pour utiliser les bons termes.  Cependant, conformément au projet du Maillage des lectures, je vais axer le billet sur ce que j'ai principalement retenu. 

Faire le détour par une autre culture impose un exercice de traduction et un renouvellement du vocabulaire. Je trouve cet aspect du travail de Jullien particulièrement passionnant. Les structures de la langue et le vocabulaire déterminent la pensée, et c’est par ce constat que le philosophe analyse le concept de « temps » tel qu’il est construit par Aristote et Saint Augustin. L’existence des temps de conjugaison nous laisse entendre de façon naturelle que le présent est un point entre le futur qui n’existe pas encore et un passé qui n’existe plus, et que les trois temps sont nettement séparés. Dans cette pensée, le présent est un état insaisissable puisqu’à peine il est, il est déjà passé. Qu’Aristote ait défini le temps comme une dérivée du mouvement entre un point A et un point B fait que nous assimilons le temps au mouvement et le mouvement au changement.  Ce n’est que dans le temps métaphysique, l’éternité, que le présent est en majesté et immuable. L’éternité est le revers de notre concept de temps : l’un ne va pas sans l’autre. Jullien remarque qu'au temps de la naissance de la philosophie et de l'abandon des mythes liés aux premiers dieux grecs, il y eut confusion entre Chronos, le temps qui passe et Kronos, le dieu qui dévore ses enfants. Le Temps est alors devenu cette divinité terrifiante, tragique, à qui nous devons notre existence et qui nous inflige la mort.

Dans la pensée chinoise, il n’existe pas de concept d'un temps abstrait, divisible en une succession d'instants ; le corollaire est qu'ils ne pensent pas non plus l'éternité. Or cela ne les empêche pas de penser l'infini, ni de mesurer précisément la durée ou d’avoir une historiographie. La pensée chinoise marche par oppositions et, comme la langue ne connaît pas de temps de conjugaison, le temps est « ce qui s’en va : passé – ce qui s’en vient : présent », un flux indivisible. Au lieu de penser le cadre du mouvement (le point A et le point B), les Chinois pensent la transition, le processus, le fonds inépuisable d'un monde régulé, renouvelé et sans fin présent. Ce n'est pas l'éternel opposé au changement, mais le constant qui se manifeste au travers du changeant. Etonnamment pour nous qui vivons dans une société prise d'agitation et obsédée semble-t-il par le mouvement, Jullien insiste sur le fait que la philosophie issue de la tradition grecque est une philosophie des essences : elle tend à tout stabiliser, le temps, le monde, la vérité, le sujet ; elle pense l'origine, les fins. L'existence - avec la question de son sens - est un point de vue métaphysique sur la vie.  La philosophie chinoise est une philosophie du processus : l'origine comme la fin se perdent dans l'indifférencié, et c'est la vie, telle qu'elle advient à nous, qui suscite son intérêt. La question est notre disponibilité au présent, notre capacité à saisir la situation telle qu'elle se présente et à la vivre.

Bien sûr cette façon de voir les choses ne nous est pas si étrangère et c'est l'intérêt remarquable de l'œuvre de Jullien que de montrer l'universalité de la pensée. Le fait que nous n'ayons pas pensé philosophiquement la transition ne signifie pas qu'elle n'a jamais été pensée ni qu'elle nous est incompréhensible. La littérature a pris en charge ces questions délaissées par la philosophie : Jullien offre à cet égard une lecture originale de Montaigne, dont le "vivre à propos" rejoint une pensée de la transition. 

Enfin, autre chose qui a particulièrement retenu mon attention, est l'insistance sur la qualité des moments. Notre perception du temps est marquée par la pensée de son caractère abstrait : nous avons l'angoisse d'un temps qui passe vite, dont chaque instant, aussi neutre et ineffable que le précédent, file entre les doigts comme du sable ; nous sommes obsédés par sa mesure, par sa quantification. La pensée chinoise différencie des ères, des époques, des saisons, qu'elle associe à des lieux, des climats : aux portions du temps correspondent des parties de l'espace. La durée est donc diversifiée : chaque époque, chaque moment, possède des attributs propres qui lui donnent sa consistance et l'individualisent. Le moment a une qualité, qui appelle de notre part une certaine réponse, un mode de vie approprié ; qui appelle un approfondissement. C'est une réponse à creuser à notre interrogation sur l'accélération du rythme de nos vies constatée par beaucoup de personnes et que traite Hartmut Rosa dans son grand livre Accélération : quand tous les jours se ressemblent, quand rien ne les rehausse dans la mémoire, le sentiment que le temps a filé est très vif.

Je ne pourrais restituer ce grand livre de François Jullien dans ses détails sans mes notes - ni même avec mes notes. Cependant, beaucoup de ses concepts, de ses mots courants revisités (la saison, le moment, la situation...) m'accompagnent désormais ; je les utilise de préférence à d'autres et je sais pourquoi je le fais ; ils m'aident à porter un jugement sur ce que j'entends, sur ce que je vis. Jullien n'ajoute pas un énième opus sur l'histoire de la philosophie occidentale, du style étude sur la réflexion de Heidegger sur Héraclite ; il renoue avec ce qu'elle fut parfois, l'amour de la sagesse et une philosophie de vie.

Commentaires

1. Le samedi 16 mai 2015, 09:58 par Ph. B.

Toute philosophie est ou devrait être une philosophie de vie oui... et ce n'est pas si rare que vous l'écrivez : l'existentialisme au 20e siècle a été (est) une philosophie de vie... celle que propose F Jullien implique-t'elle de devenir chinois... ? (!)

2. Le samedi 16 mai 2015, 18:22 par Jacques

Je n'ai pas lu François Jullien, mais j'ai lu quelques articles le concernant, et je ne suis pas non plus un expert en sinologie, mais enfin, peut-on parler d'une pensée chinoise ? Est-elle si homogène, à travers les ères et les époques, pour reprendre vos (ses) mots ? Du taoïsme au bouddhisme, du confucianisme à je ne sais quels autres courants que je ne connais pas mais qui existent peut-être, tout est semblable même sur l'unique question du temps ? Ceci me laisse je l'avoue un peu dubitatif...

3. Le samedi 16 mai 2015, 21:26 par Véronique Hallereau

@ Ph. B. : Non ! Car Jullien montre bien l'universalité de cette pensée par son travail de traduction et aussi par le fait qu'il montre des correspondances, dans les arts européens par exemple. Et puis je crois que Jullien oeuvre à développer sa propre philosophie : elle n'est pas chinoise, elle naît dans cet écart qu'il dégage entre les deux traditions.

4. Le samedi 16 mai 2015, 21:32 par Véronique Hallereau

@ Jacques : Bien sûr, il n'y a pas qu'une seule pensée en Chine, mais comme chez nous, la langue, ses structures et son vocabulaire, donne un air de famille aux différents courants de pensée (en mettant à part le bouddhisme qui a été importé), comme Jullien démontre qu'il existe une conception assez proche du temps entre les différents courants de pensée occidentaux. Cependant, il est vrai qu'il a existé une école chinoise de philosophie qui avait élaboré des concepts plus proches des nôtres (je ne me souviens plus du nom de cette école que Jullien cite), mais une fois de plus, et significativement, elle ne s'est pas développée, comme si ce chemin ne convenait pas à la façon de voir les choses des Chinois (pour parler grossièrement).

5. Le jeudi 30 juillet 2015, 14:50 par renardeau

C'est marrant, récemment j'ai écouté une série de podcasts d'a voix nue dans lesquels F. Jullien revenait sur son travail et ca m'a donné envie de (re)lire ce qu'il avait écrit.
Ce billet est tres chouette :) (surtout le passage sur la fuite du temps qui me parle pas mal: c'est vrai que quand on est trop obsédé par l'idée de vouloir rentabiliser ses journées tout n'est qu'une succession de délais à tenir et au final les jours passent encore plus vite, sans qu'on ait retenu de moment vraiment spécial pour chacun d'entre eux)

Par contre je me demande en quoi les descriptions que fait F. Jullien de la pensée chinoise sont encore vraies aujourd'hui?

6. Le jeudi 30 juillet 2015, 21:18 par Véronique Hallereau

Je ne connais pas la pensée chinoise d'aujourd'hui et il est vrai que Jullien a été critiqué sur ce point par le sinologue Jean-François Billeter. Mais il me semble que Jullien se réfère à la tradition fondatrice du taoïsme à laquelle doit (je suppose...) revenir ou au moins puiser tout penseur chinois comme tout philosophe occidental connaît et réfléchit à la tradition grecque. Et encore une fois, c'est la philosophie que bâtit Jullien lui-même que je trouve intéressante.

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