2011 - Paul Morand, L'homme pressé

l'homme_presséEmprunté à la bibliothèque.

Je lus ce livre plus attirée par le titre que par l’écrivain, même si j’avais entendu parler favorablement de son style nerveux et concis, propre à faire vivre une époque qui s’enivrait de vitesse.

Le titre ne m’attira pas seulement parce que L’homme pressé est une des figures de l’homme du XXème siècle occidental ; il m’évoquait aussi un autre homme qui m’accompagnait depuis des années, tel que le décrivait ceux qui l’avaient côtoyé et tel que lui-même se décrivait, affectant une tâche à chaque heure de sa vie, minutant ses rendez-vous, impatient, coléreux même dès qu’on lui faisait perdre du temps : bref, Soljénitsyne. (Pour ceux qui se lasseraient déjà des apparitions de Soljénitsyne sur ce blog, je les plains sincèrement s’ils persistent à venir ici car ils n’ont pas fini de le voir. C’est une conséquence inévitable d’avoir consacré des années de ma vie à le lire et à écrire sur lui, je ne peux éviter à chaque pas de me heurter à cette figure tutélaire.)

Mais lecture faisant, L’homme pressé ne m’évoqua plus tant Soljénitsyne qu’un autre roman, Oblomov. Bien que le livre de Paul Morand relève davantage d'une caricature efficace que d'une analyse sensible, le parallèle entre les deux personnages est tentant car s'il n'est apparemment pas plus opposé que ces deux-là, dont l'un refuse toute action et l'autre accumule les signes d'une vie très active, ils ont en commun d'avoir un rapport anormal au temps. 

L'homme pressé est décidé et dans son impatience ne souffre aucun délai entre la décision et sa réalisation : elle doit être immédiatement appliquée. Un projet à peine achevé, il s'en désintéresse, un autre naît. Il veut une maison en Provence, l'achète aussitôt, y fait faire de gros travaux, n'y vivra jamais. L'homme pressé désire, mais ne jouis pas. ll a le culte de l'action mais il se contente de s'agiter. A force de fuir l’ennui et la sensation physique du temps qui l’accompagne, il refuse de dérouler une action, quelle qu’elle soit, dans le présent. Il n’aime pas faire, il désire avoir déjà fait. Sa volonté de gagner du temps l'aveugle sur une réalité qui peut sembler à première vue paradoxale : seul le fait de prendre son temps, de faire quelque chose patiemment, de suivre un processus sans en sauter une étape, nous donne le temps. A refuser de consommer de la durée, l’homme pressé consume sa vie ; comme s'il était surtout pressé d'en finir avec elle. 

C'est d'ailleurs là qu'il rencontre Oblomov, l'homme immobile, qui rêve sa vie et refuse de l'inscrire dans le temps : pour les deux il semble que suffise l'idée de vivre. Ils refusent d'entrer dans le rythme de la vie, que l'un la survole ou que l'autre reste au seuil. Ce n'est sans doute pas un hasard s'ils partagent alors une caractéristique remarquable : ils vieillissent prématurément.  A trente ans, Oblomov en paraît cinquante, et il meurt avant quarante ans. De même pour l’homme pressé, qui subit très tôt une attaque cardiaque. Cette crise cardiaque dans l'avion, seule action subie de sa vie décrite précisément, au ralenti, avec la conscience aiguë de chaque instant de son déroulement, est d'ailleurs la matière des plus belles pages du roman de Paul Morand.

Commentaires

1. Le mardi 7 janvier 2014, 20:22 par Ernesto Palsacapa

La comparaison entre l'homme pressé et Oblomov est amusante, tiens...

2. Le jeudi 9 janvier 2014, 21:26 par Véronique Hallereau

On pourrait faire se rencontrer des personnages comme ça.

3. Le lundi 13 janvier 2014, 20:15 par monoreiller

S'ils meurent au même âge, raison de plus pour préférer la vie d'Oblomov et rester au lit !

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