2000 - Guy Debord, La société du spectacle

societe_spectacle Acheté, lu aussitôt.

Je n'aime pas lire d'affilée plusieurs livres d'un même écrivain, préférant une continuité qui s'installe dans une durée plus longue et moins exclusive d'autres œuvres, ainsi que je le fis involontairement pour ma lecture d'A la recherche du temps perdu. Exception toutefois à cette règle, je lus à la suite quatre ouvrages de Guy Debord. 

Car je comprends la joie et le bienfait que l’on peut retirer d’une immersion dans l’œuvre d’un écrivain. Le temps qu’on y consacre permet à la durée de se charger d’approfondissement. Il permet de mieux comprendre l’œuvre, d’en avoir une vision plus globale, et à la fois plus fine dans les détails puisqu’on repère des thèmes, des tournures de style, ou un type de personnage récurrent. On fait la part de ce qui est propre à une œuvre, et de ce qui appartient à l’écrivain et que l’on retrouve dans plusieurs de ses livres. On s’aperçoit que certains auteurs traitent uniformément n’importe quel matériau, alors que chez d’autres chaque œuvre impose sa forme. La mémoire est davantage marquée.

Le cahier des lectures indique que l’année 2000 débuta par quatre livres de Guy Debord :La société du spectacle, « Cette mauvaise réputation… », In girum inus nocte et consumimur igni, Panégyrique, tome premier. Debord était un penseur lu parmi mes camarades de la revue Immédiatement à laquelle je participais à l'époque et je dus vouloir rattraper mon ignorance de son œuvre. Malheureusement je les lus non seulement à la file mais vite, si bien que la singularité des œuvres se perdit dans la série des lectures. Je ne fais guère la différence aujourd’hui entreCette mauvaise réputation… » et In girum… : je ne peux plus en parler qu’en partitif, c’est du Debord, elles en ont les qualités reconnaissables – ton, procédés, idées – mais rien de particulier ne les rehausse dans la mémoire. Le Panégyrique fut mon préféré, le plus littéraire, assez mélancolique, sur un Saint-Germain des Prés, celui des malfrats et des ivrognes, qui n’était plus. A posteriori, même si mon souvenir est vague, l'appréciation relativement positive que j'ai de Guy Debord doit beaucoup à ce dernier livre. 

La société du spectacle est plus identifié : c’est son livre le plus connu, celui dont on parlait le plus dans la revue. Il n’a guère résisté au temps : la notoriété du livre avait contribué au plaisir que j’avais eu à le découvrir mais avec le recul, elle ne parvient plus à voiler son indigence. Indigence au sens où il s'agit d'une seule idée  nos vies ne sont pas vécues directement, mais médiatisées par la représentation que la société en donne (le spectacle) –idée juste et pertinente, cependant plus variée au sens musical du terme que développée. Ces variations, dont certaines étaient plaisantes à lire par le grand nombre de formules, de jeux de mots, et de détournements "parodiques-sérieux" de citations célèbres auxquels je fus attentive parce que mes camarades les louaient mais dont je ne repérai qu'une part infime, m'agacèrent toutefois par le vocabulaire marxisant largement utilisé qui me paraissait emprunté et impropre à décrire notre présent. Puis je me demandai si la pensée de l’auteur ne souffrait pas d’une trop grande importance donnée à ces jeux de langage. Autant chez certains écrivains ils sont partie prenante de la réflexion, la font avancer et contribuent à affûter notre regard sur la réalité, autant chez Debord j’eus le sentiment qu’ils étaient avant tout un procédé qui participait de ce que l’auteur prétendait dénoncer : la récupération par le spectacle de toute tentative de subversion du système. 

Je fus d'autant plus encouragée à le penser, et à critiquer cet auteur vénéré, que je lus une opinion approchante dans les Exorcismes spirituels de Philippe Muray (commencés en 1998) que j'aimais lire à cette période. N’étant pas une révolutionnaire dans l’âme et n’ayant pas connu d’exaltation pour les avant-gardes artistiques, je ne m’en désole guère. Mais si je l’étais, il me semble que je détesterais cordialement Guy Debord : son œuvre parodie, sur un mode ludique, le mouvement artistico-révolutionnaire, et du coup le sabote. J’en eus la certitude récemment, en 2013, en visitant l’exposition qui lui était consacrée à la Bibliothèque nationale, "L'art de la guerre" : les notes prises par l’écrivain sur tant d’œuvres diverses – littéraires, historiques, militaires, philosophiques – qu’il avait tissées pour fabriquer la sienne étaient emblématiques du mouvement dissolvant de recyclage que nous vivons ; significative également que sa passion pour la stratégie militaire eût abouti à l'invention d’un jeu de société… Debord fut révolutionnaire comme Mitterrand fut socialiste, trop individualiste, trop esthète, trop de son temps pour adhérer à une idéologie qui, si elle permettait de s’opposer à certains traits détestés de la société, avait été épousée par opportunisme.

Peu avant Debord, j’avais lu, un peu dans le même esprit, les Métamorphoses du bourgeois de Jacques Ellul, qui était plus clairement écrit, beaucoup plus corrosif, et me marqua bien davantage.


Commentaires

1. Le mardi 31 mars 2015, 13:21 par Ernesto PALSACAPA

C’est vrai qu’il m’arrive très rarement d’acheter d’un coup l’œuvre complète d’un auteur puisque lorsque je souhaite découvrir un écrivain, je commence par un livre, s’il me plaît, j’en prends un deuxième, puis éventuellement un troisième etc. ce qui rend rapidement redondant l’achat des œuvres complètes.

Quant à ce pauvre Debord, il est certain qu’il est bien surestimé, mais sa Société du spectacle a son petit intérêt. L’idée de base est très belle. Et puis comme ce livre n’est que la même idée répétée 50 fois, on en garde facilement un souvenir assez vif, même 10 ans après l’avoir lu.

2. Le mardi 31 mars 2015, 21:29 par Véronique Hallereau

ça oui, on se souvient de la thèse centrale du livre !

3. Le mardi 31 mars 2015, 21:36 par Ph. B.

Parmi les situationnistes, je préfère Raoul Vaneigem... Son "traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations" tient beaucoup plus la route que La Société du spectacle et va plus loin, peut-être parce qu'il joue moins avec les mots que son comparse... et puis je ne supporte pas ces révolutionnaires qui pour tout fait d'armes ont purgé leur mouvement et attaqué leurs camarades...

4. Le mardi 31 mars 2015, 21:54 par Véronique Hallereau

En effet, j'avais eu le même sentiment en lisant Vaneigem, et cependant, je m'en souviens beaucoup moins bien que de la "Société du spectacle"... Mieux vaut marteler une seule idée, elle aura plus d'impact sur le lecteur !

5. Le mercredi 1 avril 2015, 10:25 par St Ombolet

Nous pouvons donc conclure que La société du spectacle est le premier manifeste de la pensée PowerPoint. Pas mal pour un bouquin dont la thèse centrale est souvent convoquée pour expliquer le phénomène des "réseaux sociaux".

6. Le mercredi 1 avril 2015, 11:14 par Véronique Hallereau

Oh, la pensée PowerPoint, ça c'est rude !

7. Le jeudi 2 avril 2015, 13:47 par landais

Jamais lu Debord... il ne me tente pas.
Je n'ai jamais acheté de prime abord les œuvres complètes d'un écrivain que je ne connaissais pas. Mais j'aime beaucoup Flaubert et possède ses œuvres complètes y compris la correspondance, dans la Pléiade. On y trouve une présentation de qualité, des notes très utiles à la compréhension de l'auteur ou du contexte historique. Et que voulez-vous j'aime tourner les pages en papier bible de cette collection !

8. Le vendredi 3 avril 2015, 13:34 par Véronique Hallereau

Ah les Pléiades ! Il est vrai que seulement pour eux, je pourrais faire un jour une exception... avec, comme pour vous, un écrivain que j'aime déjà. J'ai toute la correspondance de Flaubert dans la Pléiade, l'édition est vraiment très bien faite; mais les romans, j'en possédais déjà en poche, alors je n'ai pas éprouvé le désir de les racheter dans la belle collection (et puis ça coûte cher).

9. Le lundi 6 avril 2015, 19:24 par saintchaffre

Je crois que tout est dit sur Debord : un amphigouri qui devient vite suspect, comme un opaque voile de pudeur appliqué sur une pensée beaucoup moins vigoureuse qu'elle ne se prétend : un problème fréquent chez ceux qui ont un penchant pour la bouteille... Mais l'image de cette vacuité la plus forte est bien sa fière invention d'un jeu de société (pompeusement "de stratégie") : imagine-t-on un instant Trosky jouer aux petits chevaux ? Hélas, non...

10. Le mardi 7 avril 2015, 09:52 par Véronique Hallereau

Rapport à Trotski : peut-être devons-nous bénir le fait que Debord ait été un révolutionnaire de papier.

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