1996 - Bernard-Henri Lévy, La Barbarie à visage humain

BarbarieEmprunté à la bibliothèque.

Dans le billet sur Une journée d’Ivan Denissovitch, j’ai écrit que la lecture de Soljénitsyne m’avait ouvert toute la littérature russe ainsi que l’histoire du XXème siècle à travers le prisme du totalitarisme. Elle a aussi eu pour conséquence, et merci bien, de me faire lire un livre de Bernard-Henri Lévy.

Etudiante en maîtrise d'histoire, je menai une recherche sur la médiatisation de Soljénitsyne à la télévision française pendant la période de son exil en Occident entre 1974 et 1994. A cette époque (je commençai ce travail fin 1995), les sujets d'"histoire du temps présent" centrés sur les représentations sociales et médiatiques étaient tendance, et les professeurs nous encourageaient, avec l'appui de l'INA, à travailler sur les archives audiovisuelles. Consacrant un chapitre à une possible influence directe de Soljénitsyne sur des penseurs français, je tombai inévitablement sur le duo des philosophes nouveaux, André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, qui un soir de 1977 à l'émission littéraire "Apostrophes" vinrent lutter contre le marxisme en brandissant  entre autres  l'étendard de L'archipel du Goulag 

Devant lire ces deux ouvrages vingt ans après leur publication, je fis une expérience temporelle saisissante : lire les débats sur la nature réelle du stalinisme et sa filiation avec le léninisme ou sur la pertinence de la proposition althussérienne, me fut aussi exotique que si j'avais lu d'antiques querelles théologiques sur le fait de savoir si, dans la Sainte Trinité, le Fils procédait ou non du Père. Venant de la droite catholique anticommuniste, pour qui L'archipel du Goulag avait confirmé ce qu'elle savait depuis longtemps sur l'Union soviétique, j'entendais dans les argumentations d'un Glucksmann plus un ferraillement qu'une passe d'armes percutante. Mais ce n'était pas seulement une question de point de vue politique. En 1996, l'URSS n'existait plus depuis cinq ans, les "blocs" avaient disparu des représentations du monde et les études marxistes étaient délaissées. Peu d'années avaient englouti des auteurs, des concepts, des références, tout un langage enfin qui ne parlait plus à personne et dont le lien déjà ténu avec la réalité s'était défait. 

Leurs livres étaient toutefois très différents. Pour utiliser une image culinaire suggérée par son titre, celui de Glucksmann est un aligot, substantiel et indigeste, où surnage une question intéressante, celle du rapport entre une théorie philosophico-politique et un régime politique revendiquant la mise en pratique de cette théorie. L'échec du second invalide-t-il la première ? C'était la conclusion de Glucksmann et la mienne à l'époque ; aujourd'hui il me semble qu'il n'y a pas de réponse simple à cette question, que je me pose toujours.

Celui de Lévy s'est révélé un soufflé insipide, ratatiné au premier coup de fourchette. Je suis incapable de trouver ne serait-ce qu'une trace de son idée directrice autre que communisme = le Mal. Il y parle beaucoup du diable, sous tous ses aspects et en majuscules : le Mal, la Bête, le Prince de ce Monde, etc. Soljénitsyne a droit à tout un chapitre, mais à part qu'il est allé en Enfer (ce que démentirait l'intéressé pour qui l'enfer était la Kolyma qu'il n'a pas connue) et qu'il est le Dante de notre Temps  hyperbole peu pertinente qui tentait de rattraper le coup trois ans après avoir traité l'écrivain de singe à la publication de L'archipel  je n'en ai rien retenu. Le ton était celui que nous lui connaissons depuis lors, grandiloquent, clamé sans nuances. 

Il y a peu de temps, la preuve que Lévy utilise la politique, l'histoire, la philosophie et la littérature pour servir une seule cause, son égo, m'a été servie par lui-même. La couverture du livre disait déjà tout à ce propos, mais le fait d'aller voir sa pièce Hôtel Europe (je passe sur mes motivations) m'a ouvert les yeux sur la fonction de La Barbarie à visage humain. Rien ou presque n'a changé en trente-cinq ans, le style, le fond  si ce n'est qu'il a ajouté des blagues libidineuses : il est vrai que, quand on peut agir moins, on verbalise. Sa lecture du présent est tout aussi manichéenne, et il continue à vitupérer le Fascisme, autre nom de la Bête. Les formes politiques actualisées, les fascistes du jour sont Marine Le Pen, les banquiers allemands, et Poutine en Emmanuel Goldstein de la pièce (l'ennemi à haïr dans 1984). Quant aux gentilles victimes à secourir, pour les besoins de la pièce ce sont les Bosniens et les Ukrainiens. 

Là où l'imposture totale de BHL éclate, c'est que cette pièce qui passe en revue l'histoire de l'Europe au XXème siècle ne dit pas un seul mot sur le communisme. Pas une allusion, de la part de celui qui, dans La Barbarie à visage humain, se proclamait en toute simplicité enfant de la Kolyma. Révolution bolchévique, Union soviétique, Lénine, Staline, rideau de fer, réunification de l'Allemagne... Rien de tout cela n'a existé. La tragédie des Ukrainiens serait résumée par le mouvement de Maïdan. La guerre civile de 1919, la collectivisation forcée, la grande famine des années 30, l'occupation par les Nazis ? Rien du tout. Le massacre de centaines de milliers de Juifs à Babi Yar ? Rien... Lévy se fiche bien de l'histoire passée. Elle est au mieux un répertoire de vignettes qu'il extrait pour repérer les avatars du Mal qui agissent maintenant, sur les victimes desquels il lorgne, en espérant que ces belles héroïnes de notre temps viendront poser dans ses bras  pour la postérité. C'est là son terrain de jeu, promesse d'une histoire future où il apparaîtrait en justicier. Par une sincérité inhérente à toute écriture, le texte de Bernard-Henri Lévy révèle de nombreuses fois l'obscénité de l'homme.

L'influence directe de Soljénitsyne sur la pensée française ? Heureusement il y avait un troisième homme, que je pus évoquer dans le mémoire de maîtrise : Claude Lefort, dont le livre Un homme en trop, écrit à partir de sa lecture de L'archipel, constitue une étape importante dans sa longue réflexion sur la nature du pouvoir politique moderne.

Commentaires

1. Le dimanche 23 novembre 2014, 18:46 par Pic de la Mirandole

"rien ou presque n'a changé en trente-cinq ans, si ce n'est qu'il a ajouté des blagues libidineuses : il est vrai que, quand on peut agir moins, on verbalise."
S'il remplaçait les amphétamines par le Viagra, alors peut-être s'améliorerait-il : il verbaliserait moins ?
La Maison des écrivains et l'école de chimie devraient donc lever une souscription pour l'anastasie de la plume de BHL ! (le jeu de mots est un peu pédant, mais on parle de BHL, non ?)

2. Le lundi 24 novembre 2014, 18:28 par Landais

Vous prenez ce clown sinistre beaucoup trop au sérieux en examinant ainsi sa vision de l'histoire; il n'en mérite pas tant!

3. Le lundi 24 novembre 2014, 22:17 par Ph. B.

je n'avais pas fait attention à cette trivialité chez BHL... mais j'ai lu une critique de sa pièce qui disait en substance la même chose que vous...mais je me demande toujours qui lit ou va voir BHL ? (à part les présidents et vous... ?!)

4. Le lundi 24 novembre 2014, 22:25 par Véronique Hallereau

@ Landais : C'est que les actes de ce clown, comme vous dites, ne sont pas sans conséquences. Pensez à la Libye...

5. Le lundi 24 novembre 2014, 22:31 par Véronique Hallereau

@ Ph. B. : C'est-à-dire qu'il est difficile d'étendre sa clientèle à l'échelle d'un pays, il doit se contenter de l'élite parisienne. Et puis il y a certains curieux/pervers/pauvres ignorants qui paient leur place.

6. Le mardi 9 décembre 2014, 11:26 par Vincent

C'est marrant qu'il n'ait pu s'empêcher de poser sur la couverture ! Avec un titre pareil !

7. Le mardi 9 décembre 2014, 15:52 par Véronique Hallereau

Ah ! Bien vu !!

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