1993 - Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires

Trois_mousquetairesAcheté, lu aussitôt

Quand vous êtes amené à lire un roman parce que le livre est un bel objet... En haut du boulevard Saint-Michel un dimanche après-midi je tombai en arrêt devant l'étal qu'un libraire avait installé sur le trottoir : mon œil avait été attiré par un gros livre à couverture rouge qui rassemblait les deux plus célèbres romans d'Alexandre Dumas, la trilogie des Trois mousquetairesVingt ans après, Le vicomte de Bragelonne, et Le comte de Monte-Cristo, lectures de jeunesse que je fis adulte. 

La maison Jean-Claude Lattès proposait un fac-similé d'une belle édition du XIXème siècle : j'ouvris l'ouvrage, et le texte présenté sur deux larges colonnes ainsi que les gravures reproduites me séduisirent immédiatement. J'aimai également le caractère encombrant du livre, trente centimètres de long, une bonne dizaine en hauteur, trois à quatre kilogrammes de pages, parent des énormes bibles que les prêtres utilisent pendant la messe : je tenais entre mes mains un digne représentant du Livre. Je ne le transporterais pas dans mon sac, encore moins dans la poche ; il ne fut pas glissé parmi d'autres sur une étagère : il trôna sur la commode, réorganisa tout l'espace de ma chambre d'étudiante autour de sa présence. Où que l'on se tînt, où que l'on regardât, il accrochait le regard, le retenait amoureux sur lui, appelant à être saisi, à être feuilleté. Il tint sa place-reine une année entière. Pendant de nombreux jours, j'attendis avec impatience le moment de la journée où je pourrais le prendre dans les bras et l'ouvrir solennellement pour me plonger dans sa lecture. 

Dans le billet sur Fantômette, j'ai affirmé qu'il n'y avait pas de livres pour adolescents, ce qui a suscité des répliques tout aussi affirmatives dans le sens contraire. Et en effet, Les trois mousquetaires ne sont-ils pas un bon exemple de lecture pour adolescents ? Sauf qu'ils sont un tout aussi bon exemple de lecture pour enfants, et que la lecture que j'en fis adulte (certes débutante, j'avais vingt ans) fut jubilatoire. Je vais évoquer ici les quelques souvenirs que j'ai de la trilogie entière, bien que je n'aie lu Vingt ans après qu'en 1999, soit six ans plus tard, et Le vicomte de Bragelonne en 2002. 

Je pense avoir eu autant de plaisir à lire les aventures des quatre héros de Dumas que n'importe quel enfant ou adolescent. Je tressaille toujours au souvenir de la décapitation du roi Charles Ier d'Angleterre, dans Vingt ans après, à laquelle avec d'Artagnan nous assistons cachés sous les planches de l'estrade où se dresse l'échafaud et au travers desquelles s'écoule le sang royal, et la dernière parole : "Remember!" Hitchcock affirmait qu'un film était réussi quand son personnage méchant était réussi : Milady et son fils sont magnifiques. Mais à ce plaisir du récit qui transporte dans une autre époque, du rythme rapide auquel s'enchaînent les péripéties, sans qu'elles soient précipitées, de l'humour de Dumas, qu'à chaque âge on peut apprécier, s'ajouta un plaisir plus spécifiquement adulte, celui de voir l'écrivain travailler le matériau historique. J'ai conscience qu'en écrivant ceci, je suppose que l'adulte a un plus grand savoir que l'adolescent : généralisation abusive. Mais c'est une manière de dire qu'une lecture adulte, faite après un plus grand nombre de lectures et plus d'expérience de vie, dispose d'un peu plus de recul qu'une lecture adolescente, et a fortiori, enfantine, et que ce recul peut se révéler un atout même dans le cas de romans d'aventures comme Les trois mousquetaires. Dans mon cas précis, il se trouve que j'avais lu l'année précédente le Testament politique de Richelieu : quel plaisir éprouvai-je quand je lus le portrait que Dumas faisait de Richelieu, politique génial et cardinal maléfique ! Et je fus sensible à la finesse politique des dialogues qui prouvait que Dumas avait été un lecteur attentif du Testament, ce dont je suis incapable aujourd'hui de donner un seul exemple. Il était aussi amusant de le voir profiter des moindres lacunes de la connaissance, des moindres interstices que les rumeurs et les légendes créent dans la matière historique, pour y frayer sa logique romanesque. J'eus un plaisir semblable en lisant, l'année suivante, Les rois maudits de Maurice Druon.

Il est vrai que la lecture adolescente a ses particularités. Comme la lecture enfantine, elle est davantage de plain-pied avec l'œuvre ;  à la différence de la lecture enfantine, elle est avide de personnages et d'histoires qui mettent en exergue les questions fondamentales de l'existence humaine : elle est disposée à la tragédie ; elle veut être choquée, violentée dans ses certitudes héritées de l'enfance, c'est-à-dire de la famille et du milieu social. Aussi l'adolescence peut être dit âge privilégié pour lire des écrivains comme Dostoïevski (que j'aimai tant à cet âge alors que j'eus beaucoup de mal à le relire plus tard).  Je continuerai donc à affirmer qu'il n'existe pas d'œuvres spécifiques pour adolescents, mais j'ajouterai que pour certaines, l'adolescence est la meilleure époque de la vie pour les lire, celle où elles auront le plus de chances de provoquer une rencontre. 


Commentaires

1. Le mardi 28 octobre 2014, 18:56 par Ph. B.

Entièrement en consonance avec vous sur le plaisir des beaux livres grands, lourds, encombrants... mes grands-parents possédaient une très belle édition de ce genre du 19ème aussi (mais véritable celle-là) des oeuvres complètes de Jules Verne... je les ouvrais et me plongeais dedans avec délice chaque fois que nous leur rendions visite, passant plus de temps avec eux qu'avec les grands-parents... qu'ils me pardonnent... mais je leur dois de merveilleuses après-midis de lecture...

2. Le mercredi 29 octobre 2014, 12:04 par Véronique Hallereau

Merci de partager ce souvenir qui m'évoque, même s'il ne s'agit pas exactement de cartes ni d'estampes, le début du Voyage de Baudelaire :

"Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! [...]"

 

3. Le mercredi 29 octobre 2014, 20:46 par Ph. B.

c'était un peu ça en effet... !

4. Le vendredi 1 mai 2020, 15:01 par Yann Fruchart

Bonjour,

J'avais ce livre dont vous parlez quand j'étais jeune. Moi aussi je l'avais acheté à St. Michel dans une des librairies principales. Je l'ai tellement lu qu'il est tombé en ruine. Et dans un des déménagement je l'ai perdu. Je recherche depuis à en racheter un. Est-ce que vous savez où je pourrais en obtenir un?

Cordialement,

Yann

5. Le samedi 10 octobre 2020, 16:24 par Véronique Hallereau

@ Yann Fruchart : Je l'ai vu sur ce site : www.livre-rare-book.com/   en cherchant Dumas + Trois mousquetaires, faut descendre un peu pour trouver l'édition Jean-Claude Lattès, édition de 1988. En vente 55 euros, je crois que je l'avais payé beaucoup moins cher à l'époque ! Bonne recherche !

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