1985 - Anne Frank, Journal

anne_frankEmprunté à la bibliothèque, lu aussitôt

Ayant écrit plusieurs billets qui abordent le sujet des totalitarismes du XXème siècle, je me suis demandé quand et comment j’avais pris conscience de ce qu’avait été le nazisme. Pour ce qui concerne le communisme, il m’est simple de répondre que j’en ai toujours entendu parler à la maison ; et la lecture de L’archipel du Goulag me permet de dater précisément, au premier semestre de 1988 soit à peine à quinze ans, la prise de conscience de ce que fut le communisme soviétique.

Je n’eus pas de lecture équivalente, fondatrice, pour le nazisme. La prise de conscience fut plus lente, plus progressive. Je dus certainement en entendre parler dans ma famille, mais le souvenir en est incertain. Après tout, le régime nazi relevait de l’histoire, alors que l’URSS existait encore. Aussi n’est-il peut-être pas étonnant qu’il fallut attendre un fait d’actualité pour que ma mémoire soit marquée : le procès de Klaus Barbie est ce qui me revient spontanément quand je cherche mes premiers souvenirs sur cette histoire-là. Il eut lieu au printemps 1987. Puis je songerai au cours d’histoire à l’école : des cours de troisième consacrés alors à l’étude du XXème siècle, cependant, je retins plus de choses sur la guerre et sur la France libre que sur le nazisme ; en terminale, en revanche, le professeur nous montra le document « De Nuremberg à Nuremberg » et dans mon esprit, c’est la première fois que je vis des images des camps et eus des précisions sur le génocide juif. C’était en septembre 1990. Le même mois, nous allâmes au Mémorial de Caen.

Si je consulte le cahier des lectures, je vois toutefois que je lus assez tôt le Journal d’Anne Frank, lecture que je situerais vers 1985. (Au moment de commencer ma liste en 1987, je répertoriai les classiques que j’avais déjà lus et parmi eux figurait ce Journal.) Il m’en reste peu de chose, sinon l’image d’une pièce sombre, d’une vie confinée où le journal, récit d’un amour, est la seule fenêtre vers l’ailleurs ; l’occupation de la Hollande par les Allemands, la traque des Juifs qui explique le confinement d’Anne, sont présents, mais davantage comme une pénombre qui recouvre la vie de l’adolescente que comme une couleur dominante de son histoire, de son amour qui m’intéressait plus que tout.

A l'adolescence, à partir de la découverte de Soljénitsyne, je ne lus de livres que sur le communisme et l’URSS.  La fin de l’Union soviétique en 1991 tarit pour un temps cette soif de lectures. Je me souviens toutefois que j'achetai d'Hannah Arendt le troisième tome de son Système totalitaire, Les origines du totalitarisme : je ne le lus pas tout de suite mais je dirais que c'est par le biais de la notion de totalitarisme, englobant les régimes communiste et nazi, que j'en vins à lire sur le second, et que le passage se fit par Arendt.  En 1996, je lus à peu d'intervalle son Eichmann à Jérusalem  rapport sur la banalité du mal et Les origines du totalitarisme, et c'est sans doute elle encore qui me conduisit à lire peu après Bréviaire de la haine  le IIIème Reich et les Juifs de Léon Poliakov. 

Mais la vie est rarement traversée de chemins uniques et directs nous menant facilement d'un lieu à un autre qui aurait été identifié à l'avance.  La recherche rétrospective de mon chemin vers la prise de conscience de ce que fut le nazisme privilégie les liens logiques et me fait tracer une ligne entre les lectures sur le totalitarisme soviétique et les premières sur le totalitarisme nazi. L'image de cours d'eau issus de sources distinctes et parfois éloignées les unes des autres, qui s'écoulent selon votre pente et confluent pour former une rivière au débit plus puissant, serait plus proche de la réalité.  

Le cahier des lectures me présente ainsi une autre source possible : des lectures sur la France pendant la guerre, dont la première fut une lecture universitaire faite en licence d'histoire, en 1994 : La France de Vichy de Robert Paxton. Je note, dans le même sens, la lecture la même année du roman de Jean Dutourd Au bon beurre dont l'action se passe dans la France occupée, et en 1996, juste avant la lecture d'Eichmann à Jérusalem, le maître-livre de Zeev Sternhell, Ni droite, ni gauche  l'idéologie fasciste en France. Je pense également au contexte politique de ces lectures, de l'affaire René Bousquet, l'ancien chef de la police de Vichy assassiné, à la reconnaissance par le président de la responsabilité de l'Etat français dans la déportation de juifs ; au nombre d'ouvrages publiés sur ces questions que je voyais, feuilletais, quand j'allais en librairie, et à mon habitude, quand un thème est dans l'air du temps, de ne pas lire l'auteur ou l'ouvrage où se cristallise cet air du temps, mais de taper à la marge, chez un autre auteur ou un autre ouvrage de celui-là. Enfin, je vois une dernière source : la même année 1996, je commençai à écouter Wagner, à lire Thomas Mann et Nietzsche,  ce qui me sensibilisa à la question des liens du nazisme avec la culture allemande. Je lus ainsi, en 1997, Wagner et notre temps de Thomas Mann et Dans le château de Barbe-Bleue - Notes pour une redéfinition de la culture de George Steiner. 

Je compte entre 25 et 30 livres portant plus ou moins sur le nazisme lus jusqu'à ce jour. Parmi ceux qui me marquèrent le plus,  on trouve de l'histoire : Qu'est-ce que le nazisme ? de Ian Kershaw (1998), Des hommes ordinaires de Christopher Browning et Terres de sang  l'Europe entre Hitler et Staline de Timothy Snyder (2013) ; des essais : à ceux déjà cités, j'ajouterai le livre d'Alain Besançon, Le malheur du siècle  sur le communisme et le nazisme, et l'unicité de la Shoah, lu en 1999 ; un document : Hitler m'a dit de Herman Rauschning (2000) ; de la littérature des camps : Milena de Margarete Buber-Neumann (2000), Si c'est un homme de Primo Levi (2001), L'espèce humaine de Robert Antelme, mon préféré (2002), Etre sans destin d'Imre Kertesz (2003) ; en littérature : outre La mort est mon métier et Le choix de Sophie, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, lu en 2010, Kaputt de Curzio Malaparte lu en 2013. Je ne sais où placer le très bon Histoire d'un Allemand (1914-1933) de Sebastian Haffner, lu en 2009, et dans un tout autre registre, Il est de retour de Timur Vermes, lu en 2015, politique-fiction comique sur le retour d'Hitler dans l'Allemagne contemporaine.  Pour clore la liste, un anti-modèle de fiction sur le sujet, le mauvais Yan Karski de Yannick Haenel, lu en 2010.  

Je ne peux terminer ce billet sans évoquer le chef d'œuvre de Claude Lanzmann, Shoah, que je vis en partie une première fois à la télévision au début des années 2000, et qu'ayant acheté le DVD je revis intégralement en 2008, film tout en récits, qui ne montre rien et en dit tant.


Commentaires

1. Le mardi 25 août 2015, 11:56 par Ph. B.

Mon premier souvenir marquant sur le nazisme est un film... ou plutôt un documentaire... le fameux Nuit et brouillard... critiqué depuis pour ne pas bien distinguer le sort des Juifs des autres prisonniers politiques mais il marqua les consciences... je me souviens d'un texte fort... scandé... presque poétique... ! J'ai vu seulement une partie de Shoah... le film dure neuf heures je crois... la scène chez le barbier !
Pour ajouter un titre à votre liste de lectures... aucune idée du nombre de livres lus sur le sujet... mais surtout... la destruction des Juifs d'Europe la somme de Raul Hillberg. Inégalé.

2. Le mardi 25 août 2015, 20:21 par Véronique Hallereau

Je n'ai jamais vu "Nuit et brouillard". Intéressant ce que vous écrivez à ce propos ; j'avais surtout en tête qu'il avait été censuré parce qu'il abordait la question de la responsabilité de l'Etat français dans la déportation de Juifs et que cela ne passait absolument pas sous De Gaulle.

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