2015 - Arnaud Le Guern, Adieu aux espadrilles

Espadrilles

Pas lu.

Un article récent du Figaro Littéraire m'a donné envie de tester ce qu'écrit Pierre Bayard sur notre aptitude à parler des livres que l'on n'a pas lus. Voici donc un billet sur ma non-lecture d'un roman contemporain...

Ne pas avoir lu un livre ne signifie pas en effet qu'on n'en a aucune connaissance. On peut en avoir entendu parler, avoir lu un article dessus, l'avoir feuilleté et en avoir lu quelques extraits ou la quatrième de couverture en librairie. Quand on a lu un certain nombre de livres, ces premiers aperçus peuvent suffire à se faire une idée qui gouvernera la décision de le lire effectivement, ou de le laisser de côté, ce qui arrive quand ces premiers aperçus donnent une impression de déjà-lu. J'eus une telle impression récemment en lisant un article du Figaro Littéraire consacré au roman d'Arnaud Le Guern, Adieu aux espadrilles ; plus précisément, avant même d'avoir lu l'article. La couverture du livre, une jolie fille à la plage, le titre, à la nostalgie légère, le nombre de pages réduit, pas plus de 120 et je parie que la taille des caractères n'est pas petite, la maison d'édition Le Rocher et sa ligne éditoriale connue, à laquelle répondent si parfaitement cette couverture et ce titre, autant d'indices qui clamaient le petit roman de droite.

Car le petit roman de droite est un genre en soi, arpenté sans lassitude par les épigones des hussards Roger Nimier et Antoine Blondin, pour les plus célèbres d'entre eux. Les maîtres évoqués, dont je n'ai rien lu, servaient une littérature insoumise à l'omnipotent Jean-Paul Sartre qui exigeait des œuvres politiquement engagées ; leur littérature était néanmoins marquée par l'histoire, celle brûlante de la Seconde Guerre mondiale, et qu'elle fût selon eux absurde ne changeait rien à son rôle central et formateur. Bien que les écrivains cités pussent être situés à droite, quelle que fût par ailleurs cette droite, ils n'écrivaient pas des romans de droite, mais de bons romans – en tout cas réputés tels – que n'importe quel lecteur a priori est susceptible d'aimer. Quelques décennies plus tard, alors que l'histoire ne les mobilise plus, les sous-sous-hussards, faute de talent assez grand et de caractère affirmé, en déclinent invariablement les poncifs : ainsi naît le petit roman de droite.

Le personnage principal en est un homme encore jeune, mais ayant assez vécu ou du moins le croit-il, pour être revenu de ses illusions et mordu par la nostalgie. Issu de la bonne bourgeoisie, le plus souvent parisienne, il est intelligent et cultivé, parfois écrivain dilettante ; il aime en tout cas la littérature, le bon vin et les jolies femmes. Qu'il soit un alter ego de notre auteur ne sera pas pour nous étonner. Il partage sa totale lucidité sur la société contemporaine, à laquelle il n'hésite pas à dire son fait à l'aide de quelques écrivains choisis, qu'il aime aller chercher loin des références de son milieu d'origine car il est un peu anar-rebelle : des esthètes anti-libéraux, à la fois penseurs et artistes, un Guy Debord, un Pasolini par exemple. 

Comme il faut bien une histoire, elle sera d'amour. Le temps d'un été sur la côte, à Deauville ou Saint-Tropez plus souvent qu'à Merlin-Plage, il tombe amoureux d'une toute jeune femme, sensuelle et mystérieuse. Avec elle il croit échapper à la médiocrité des temps. Volontiers pédagogue, il lui parle de Pasolini, lui cite Guy Debord. Elle ne connaît rien ni de l'un ni de l'autre, mais elle l'écoute ; elle fait sur eux une remarque qu'il trouve pleine de sagesse. Sans avoir lu, elle sait. Belle et sage : deux raisons pour qu'elle se taise. Le silence renforce son mystère. Elle parle peu mais elle jouit, douloureusement. Qui est-elle ? Quelle fatalité ombre son regard vert ? Notre jeune homme en est fou, conscient de son incapacité à la saisir. Il est déjà nostalgique, conscient qu'il la perdra (à la fin de l'été, coquillages et crustacés).

Ce résumé n'est pas vraiment le contenu du roman d'Arnaud Le Guern, je préjuge. La morale ordinaire nous prévient contre les préjugés : un bon roman n'est pas réductible à son histoire et au résumé qu'on en peut faire. Son sujet peut être banal mais son traitement original, de par la pensée, la construction, le style. Cependant, les romans conformistes sont légion et l'article du Figaro Littéraire, bien que se voulant élogieux, confirma mon préjugé. Les extraits du roman donnés aussi : ils étaient moins bien tournés que l'article. Le journaliste – dont on sentait qu'il l'écrivait par complaisance – arrivait à faire sentir, par une légère ironie du propos, que nous étions devant une toute petite chose. Un petit roman de droite.

Commentaires

1. Le mardi 24 novembre 2015, 17:20 par Pmja

Voici un texte tout à fait réjouissant. Car si je n'ai pas non plus lu ce roman, je dois avouer que j'en ai connu de ces vagues de néo-hussards, de néo-néo-hussards, de néo-néo-néo-néo- hussards, qui n'étaient bientôt plus que de vagues vaguelettes, à peine de l'écume. De la légèreté audacieuse d'un Blondin ou d'un Nimier (que tu devrais lire), on est passé à l'insignifiance satisfaite des poseurs. Mais, après tout, le ridicule est aussi un loisir.

2. Le mercredi 25 novembre 2015, 12:13 par malanguedevipère

Oh la méchante.

3. Le jeudi 26 novembre 2015, 09:29 par Véronique Hallereau

@ Pmja : Je crains que la plupart de ces sous-néo-hussards soit sincère plus qu'elle ne pose quand elle écrit ses petites histoires... "Le ridicule est un loisir" : pour le lecteur ?

4. Le jeudi 26 novembre 2015, 09:29 par Véronique Hallereau

@ malanguedevipère : mais non, mais non.

5. Le jeudi 26 novembre 2015, 18:40 par Pmja

Le spectacle du ridicule est un loisir pour le lecteur. Être ridicule peut être pour l'auteur un moyen de se distinguer et de se divertir : le poseur a conscience de donner le spectacle du poseur. En ce sens, c'est son loisir. Mais il n'en reste pas moins un poseur.
Si certains néo-hussards sont sincères, tant pis pour eux.

6. Le samedi 5 décembre 2015, 16:15 par saint chaffre

Nous ne les avons pas lus, ces huss(ring)ards, mais eux n'ont pas lu (ou compris) "Bonjour Tristesse" : Tout était là, parfait au sens antique : achevé. Merci donc aux grands artistes qui nous font comprendre l'intérêt maladroit des oeuvres des petits maîtres et autres gâte-sauces, tout en nous dispensant de les lire. M. Bayard et vous avez bien raison.

7. Le samedi 5 décembre 2015, 18:10 par Véronique Hallereau

Je n'avais pas pensé à Bonjour Tristesse, mais en effet, les sous-néo-hussards sont aussi souvent des sous-Sagan !!

8. Le dimanche 6 décembre 2015, 11:14 par Ernesto Palsacapa

Cet amusant concept de "petit roman de droite" m'a fait penser à Benoît Duteurtre...

9. Le lundi 7 décembre 2015, 14:48 par Véronique Hallereau

Ah ! Tu me fais penser que le petit roman de droite aurait plusieurs branches car je ne situerais pas Duteurtre - que j'ai un peu lu - parmi les sous-hussards, ne serait-ce qu'à cause du thème homosexuel qui le distingue des autres. Je verrais plutôt Duteurtre comme le fils improbable et pourtant réel de Muray et de Jean d'Ormesson, l'impuissance romanesque et la trop forte théorisation du premier avec, dans le meilleur des cas, le charme mondain du second.

10. Le mardi 8 décembre 2015, 10:11 par Ernesto Palsacapa

Je ne voyais pas vraiment Duteurtre comme ça. Déjà, je crois que, effectivement, il se réclame un peu des hussards (un hussard homosexuel, donc... ça fait rêver). Ensuite, la comparaison avec Muray ne me parle pas tant que ça : Duteurtre se veut certes critique de la société actuelle, mais il n'a pas vraiment le mordant et le sens de la formule de Muray. Par contre, le côté mondain de D'Ormesson, oui, ça, c'est pas mal.

11. Le mardi 8 décembre 2015, 14:23 par Véronique Hallereau

D'accord avec l'absence de mordant et de talent à la Muray mais n'oublions pas que nous parlons ici des néo-sous-sous...!

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