1987 - Pierre Clostermann, Le grand cirque

Le Grand CirquePris dans la bibliothèque familiale.

Le titre d'un livre nous évoque parfois davantage une anecdote liée aux circonstances de sa lecture que son contenu : ainsi avec Le grand cirque, que je lus pour faire plaisir à mon père. 

En préambule, un point sur l'expression "bibliothèque familiale". Jusqu'à présent, les livres auxquels j'ai consacré un billet avaient été empruntés à la bibliothèque. J'écris "la" mais en fait, elles étaient deux : une bibliothèque privée, dite pour tous, commode de par sa proximité ; et la grande bibliothèque municipale de la ville de S*, beaucoup plus fournie, où nous nous rendions ma mère, mes sœurs et moi pour la première étape d'un parcours immuable, bibliothèque puis supermarché avec achat de croissants que nous mangerions avec une gourmandise égale à celle avec laquelle nous feuilletterions les nouveaux livres empruntés, en tergiversant pour décider lequel nous allions lire en premier. Nous avions été inscrites à ces deux bibliothèques avant de savoir lire et, pour celle de S* en tout cas, quitter la salle réservée aux livres pour enfants pour celle des adolescents puis, enfin, celle des adultes, équivalait à un rite de passage aussi marquant que de faire sa première communion ou d'entrer au collège. Mes parents, grands lecteurs dans leur jeunesse, avaient beaucoup fréquenté les bibliothèques et achetaient peu de livres. Aussi ne doit-on pas imaginer, derrière les mots "bibliothèque familiale", des pans entiers de murs couverts de livres, mais quelques étagères qui accueillaient surtout une encyclopédie d'histoire (Decaux-Castelot) en trop de volumes et une bonnetière où étaient enfermés (et tenus invisibles !) une cinquantaine d'ouvrages variés, la plupart datant de vingt ou trente ans : ouvrages pratiques, livres d'histoire, de témoignages, et quelques classiques littéraires.

De cette bibliothèque peu fournie mon père sortit un jour Le grand cirque de Pierre Clostermann. Sous-titré Souvenirs d'un pilote de chasse français dans la RAF, c'était un livre de l'après-guerre, à la couverture jaunie et déchirée. Il nous en parla chaleureusement, comme il nous avait parlé d'Août 14Il s'intéressait beaucoup à la Seconde guerre mondiale et l'aviation le passionnait : s'il l'avait lu à sa publication, comme il est probable (le livre s'était vendu à 3 millions d'exemplaires, m'apprend Internet), il était alors adolescent, et l'aventure d'un jeune Français qui avait connu Mermoz et fut l'un de nos rares compatriotes (voire le seul ?) à piloter un Spitfire pour chasser les avions de l'ennemi l'avait enthousiasmé. Désireux que nous connaissions une joie semblable à la sienne, il ne put s'empêcher de nous presser de le lire.  Mais aucune de nous ne se sentait particulièrement attirée par les histoires d'avion, et le livre traîna assez longtemps dans la chambre, malgré  et peut-être en raison  des encouragements de mon père qui, à chaque fois qu'il nous voyait commencer un autre livre que celui de Clostermann, se montrait un peu déçu.

Je le lus enfin, par pur opportunisme. Un des grands plaisirs de mon père était d'écouter, le dimanche matin, un opéra de Mozart, de Verdi ou de Puccini. Il avait été frustré quelque temps de ce plaisir car la pointe saphir de l'électrophone, qui permettait en le frottant de faire surgir la musique gravée dans le microsillon, était usée et avait tardé à être remplacée. Or très peu de temps après son remplacement, je la cassai. Et de ma chambre, le soir même, j'entendis les exclamations dépitées de mon père s'apercevant de ma bêtise, entendis ma mère donner le nom de la coupable, mon père pester contre la nullité de ses filles. Je jugeai prudent de rester dans ma chambre ; mais l'heure du dîner approchant, je devais bien descendre au salon. C'est alors que je vis, en plan sur mon bureau, Le grand cirque : je m'en armai d'instinct comme un soldat se saisit de son bouclier pour se protéger du coup adverse. La tactique fonctionna parfaitement. J'eus bien à subir quelques reproches mais très vite, mon père aperçut le Clostermann que je tenais en évidence et le ton changea : il me demanda confirmation qu'il ne rêvait pas, que je le lisais bien, et me félicita pour la bonne idée que j'avais eue de prendre ce livre dans la bibliothèque.  

La lecture en fut plaisante, je ne le nie pas. Mon souvenir tient dans le résumé que j'en ai fait deux paragraphes plus haut. Les lectures sont imprévisibles et il est vain d'offrir un livre qu'on aime à une personne qu'on aime en pensant que, forcément, elle aimera aussi. Les lectures demandent à être racontées, à être analysées si possible, à être partagées en tout cas ; elles ne peuvent se forcer.  La même année, mon père partagea ces deux lectures : Août 14 et Le Grand Cirque. Pour la première, il nous laissait libres : c'était pour lui une lecture d'adulte et il n'avait pas le désir pressant que nous la fassions nôtre ; pour la seconde, similarité de l'âge aidant, il avait plaqué ses rêves sur les nôtres et exigé de nous la même lecture qu'il en avait faite. Contre son attente, c'est la première qui indirectement eut un grand retentissement chez l'une de ses filles. On ne fait pas pousser une plante en tirant dessus, dit le sage chinois. Il faut même accepter de semer des graines sans jamais savoir laquelle germera ni quelle plante en sortira.

Commentaires

1. Le mardi 21 mai 2013, 11:54 par Ernesto PALSACAPA

Sur les lectures que l'on conseille aux autres, c'est Kundera qui a écrit quelque part (dans "L'art du roman", je crois) qu'il est triplement intéressant de lire un livre que l'on vous conseille car il y a :

- la question de savoir pourquoi la personne a aimé ce livre, et donc ce que ça dit sur elle

- celle de savoir pourquoi elle nous l'a conseillé à nous spécialement, et donc ce que cela dit de ce qu'elle pense de nous

- et enfin, l'intérêt du livre en lui même (on peut se voir conseiller un livre intéressant : ce n'est pas à exclure !)

2. Le mardi 21 mai 2013, 18:49 par Véronique Hallereau

Que la recommandation rende la lecture intéressante, oui, et pour les raisons que donne Kundera. Qu'elle provoque la rencontre qu'on cherche avec une œuvre, ou un écrivain, c'est douteux... elle ne le fera que malgré elle.

3. Le jeudi 23 mai 2013, 13:49 par Yulia

Quelle sagesse dans ce commentaire, Véronique! Je l'ai apprécié du premier au dernier mot, mais je dois t'avouer que j'adore particulièrement le passage sur les bibliothèques. Quand j'étais enfant, pareil, j'y passais souvent des heures, heureusement qu'il n'y avait pas encore Internet à l'époque! Les souvenirs d'enfance sont toujours agréables à lire, grâce à ton billet, j'ai un peu connu ta vie d'avant Paris, et visiblement, il y avait une certaine douceur de vivre. Je parie que le souvenir des frites qui s'en allaient sous ton nez est la seule vraie frustration de ton enfance, déjà pour les croissants, la règle du partage équitable était respectée! Quelle chanceuse tu es!
Pour le reste, j'avoue que je suis un peu frustrée car j'ai envie de lire tout ce que tu recommandes, mais impossible de tenir le rythme d'un livre par semaine :) HELP!

4. Le jeudi 23 mai 2013, 19:27 par Véronique Hallereau

Le fait de décrire au passé simple et à l'imparfait contribue à cette douceur de vivre que tu ressens à la lecture du billet. Car non, que les frites me passent sous le nez ne fut pas la seule frustration de mon enfance ! Ton commentaire m'a fait rire... Ravie que je te donne envie de lire ces livres. Ne te plains pas, ils sont tous minces. Pour l'instant...

5. Le jeudi 23 mai 2013, 19:48 par Yulia

Oui oui, qui te passaient sous le nez, c'est exactement l'expression que je voulais employer! Merci!
Ils sont tous minces, dis-tu, ça alors! Et que devrai-je faire lorsque les gros pavés vont arriver? :o

6. Le lundi 27 mai 2013, 16:34 par Saint Chaffre

Malraux fut le seul chef d’escadrille à ne pas (savoir) piloter de la guerre civile espagnole et sûrement de toute l’histoire de l’aviation militaire. Le ridicule ne tuant pas, contrairement à l’ennemi, il était plus prudent de laisser le manche à un technicien.

Je crois que le chef de l’invincible armada avait été choisi pour sa haute naissance, sans tenir compte du petit détail qu'il n’était pas un marin. Par la suite, on a commencé à sélectionner de plus en plus les chefs militaires sur leurs compétences supposées ou réelles, plutôt que sur leur naissance.

Cela explique en partie l’échec de la fuite à Varenne (fomentée mais pas préparée par des cavaliers, arme où la noblesse passait tout) et le début de carrière de l’obscur hobereau corse Bonaparte (artilleur, arme où la compétence technique est indispensable, ne serait-ce que pour la sauvegarde des servants, à défaut de la destruction de l’ennemi).

Avec Malraux, on voit l’intellectuel se substituer au technicien, comme ce dernier avait remplacé au XIXè le sang bleu par de la matière grise. On m’objectera Jünger qui allie génie littéraire et, si l’on en juge à ses états de services, quelques compétences martiales. Dans les airs, le petit prince. Je crois que certains placent les Mémoires de guerre au pinacle de la littérature du XXè, mais ils attribuent aussi à De Gaulle toutes les avancées de la théorie tactique de la guerre moderne…

J’ai lu Le grand cirque et j’avoue ne me souvenir de rien, si ce n’est qu’un pilote de chasse doit avoir la tête montée sur roulement à bille. Je sais par expérience que cela vaut en tout cas pour un pilote de motocyclette. En revanche, je conserve un souvenir certes flou mais bienheureux de l’autobiographie de Roald Dahl qui lui aussi pilota quelque Spitfire. Mais plus que le vrombissement du fabuleux Merlin de Rolls Royce ou que la faiblesse de l’empattement du train d’atterrissage du Supermarine, ce sont ses évocations de l’Afrique et de sa convalescence (le train du Spit devait être vraiment trop étroit…) qui berce mon souvenir dans une adorable langueur.

Il nous faut convenir que Dorgelès est surpassé par l’auteur d'Orages d’acier et que le pilote Gallois manie mieux la plume que Clostermann. En revanche pour le manche, nous devons infiniment plus notre liberté à ce dernier qu’à Malraux.

Et quoi, croyons-nous à la divinité de nos héros (littéraire ou guerrier) ? L’excellence dans un domaine entrainerait-elle le génie absolu ? Non, et le Grand Cirque n’est pas un ouvrage majeur. Il n’est pas très opportun de le conseiller aux jeunes filles (en revanche, Dahl…). Cela n’enlève rien à l’héroïsme de Clostermann et de ces camarades.

Par ailleurs, on remarquera que les obsèques de Roland de la Poype n’ont attiré aucun responsable politique : il était sans doute le dernier héros de l'aviation française de la seconde guerre mondiale : compagnon de la Libération, héros de l'Union soviétique, grand-croix de la Légion d'honneur. Il avait pourtant poussé la politesse jusqu’à décéder la semaine de la Toussaint.

Malheur à nous qui attendons le moyen de notre liberté piloté par de modernes Malraux – Goering obèse devait être moins ridicule avec une flight jacket que le conservateur en chef du musée imaginaire ! Tant pis pour nous si nous passons notre vie à faire l’exégèse des mémoires d’aviateur-député.

Dans ce dernier cas, nous finirions par admirer les films d’un Orson Welles germanopratin se prenant pour d’Annunzio... Vous verriez : il y aurait même deux présidents de la république pour les obsèques d’un tel olibrius, qui ne pourrait sortir que de l’imagination d' E. Chevillard.

7. Le lundi 27 mai 2013, 18:50 par Véronique Hallereau

Ce commentaire est un véritable flying circus d'écrivains ! Maintenant que tu l'écris, je me souviens de cette image d'un Clostermann cerné par les avions ennemis pendant ses missions - à droite, à gauche, en haut, en bas, dans un ballet vertigineux... Y a-t-il eu des guerriers bons écrivains ? Romain Gary peut-être ? (autre admiration de l'olibrius cité !)

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet